Gn 15,18. En ce jour-là, le Seigneur fit alliance avec Abram, en lui disant: Je donnerai ce pays à votre race, depuis le fleuve d'Egypte, jusqu'au grand fleuve d'Euphrate;
Gn 15,19. Tout ce que possèdent les Cinéens, les Cénézéens, les Cedmonéens ....  
Des arnaques, on en a connu. mais comme celle-ci: jamais!

 

Daniel Barenboïm, « Pourquoi je suis devenu palestinien »

Entretien réalisé par Jean Daniel, Jacques Drillon Le Nouvel Observateur - 2259 - 21/02/2008

En janvier dernier, le pianiste et chef d'orchestre israélien a adopté la nationalité palestinienne. Il explique ici les raisons de son choix et répond à ses détracteurs

Le Nouvel Observateur. - Quelle est votre nationalité ?

Daniel Barenboïm. - Argentine, israélienne, espagnole et palestinienne. J'ai les quatre passeports.

N. O. - Comment a-t-on réagi en Israël quand vous avez pris la nationalité palestinienne ?

D. Barenboïm. - De manière extrêmement positive, en général. La plupart des messages que j'ai reçus étaient laudateurs, amicaux. Les autres étaient viscéraux, animaux. Les médias ont dit que j'avais été critiqué, ce n'est pas vrai. Les médias ont un rôle très positif à jouer, mais ils simplifient. Lorsque j'ai joué Wagner à Jérusalem, j'ai discuté avec le public longuement, et invité à sortir ceux qui ne voulaient pas rester : ils avaient entendu le concert, le bis, ils pouvaient partir. Sur 3 000 personnes, moins de 100 sont sorties - en chahutant, c'est normal. Mais on a dit que j'avais fait de la provocation ! Et cela a fait le tour du monde... Je ne suis pas mal vu en Israël, malgré toutes les critiques que je formule. Même le gouvernement nous aide discrètement pour les projets d'éducation musicale. On ne me dit pas que j'exagère, on ne m'appelle pas. Et pourtant je connais certains dirigeants depuis l'enfance... Je connais Barak depuis l'âge de 15 ans - il joue du piano aussi, et pas mal du tout. Je l'ai vu en septembre. Il aurait pu me dire de me taire : pas du tout.

N. O. - Mais c'est incompréhensible.

D. Barenboïm. - Oui. Et ça l'est aussi quand vous savez qu'il y a 75 ou 80% des Israéliens qui veulent la paix, mais qu'il y en a autant qui soutiennent les opérations militaires à Gaza... Ils ne comprennent pas. Ils pensent que si l'on est fort, on obtient la paix. Pas du tout ! Nous l'obtiendrons si nous sommes justes. Ils disent : il faut donner ceci aux Palestiniens. Mais non : ce n'est pas un cadeau ! Les Palestiniens y ont droit ! Les Israéliens veulent vivre en paix, ne pas leur faire de mal, pas les tuer, ni les exiler, mais ne veulent pas comprendre que là où ils veulent vivre en paix, les Palestiniens y vivaient depuis vingt siècles. Ni que cette minorité de Palestiniens dans l'Israël d'avant 1967, Nazareth, Tibériade, Haïfa, ce n'est pas une minorité comme les Maghrébins en France ou les Turcs en Allemagne : c'était leur terre ! C'est comme si les Turcs étaient devenus une majorité en Allemagne et les Allemands une minorité. Regardez le développement démographique : dans la grande Palestine, les Palestiniens sont 55% de la population. J'ai peur que si nous ne donnons pas aux Palestiniens ce qui leur est dû, l'existence d'Israël comme Etat juif ne soit remise en question. Il risque de n'être qu'un bref épisode dans l'histoire du peuple juif. Le pire, c'est qu'il y a de plus en plus de gens qui s'habituent à vivre sans solution, y compris les modérés, les gens intelligents des deux camps. Ils acceptent le désespoir. C'est très dangereux.

N. O. - Vous avez peur de l'Iran ?

D. Barenboïm. - Evidemment ! Si Ahmadinejad n'employait pas ces expressions irrationnelles, comme la « saleté sioniste », il aurait de meilleures cartes. On a de la chance qu'il parle ainsi : on serait moins à l'aise s'il parlait d'injustice. En Palestine, le Fatah n'est pas une réponse, ni le Hamas. Mais il existe de petits groupes palestiniens qui font de la résistance non violente. Ils n'ont pas le pouvoir, mais ils existent. En Israël, il n'y a personne. Je ne suis pas anti israélien, mais il n'y a pas un seul parti dans ce pays pour lequel je puisse voter ! Même pas un petit parti...

N. O. - Pourquoi ne vous engagez-vous pas dans la vie politique ?

D. Barenboïm. - Paderewski était un grand pianiste, devenu président de la Pologne. Il a rencontré Chamberlain, qui lui a dit :

« Vous êtes le grand pianiste ? Oui.

Et vous êtes le président de la Pologne ? Oui.

Quelle dégringolade ! »

N. O. - Le 15 mai, Israël va fêter l'indépendance, et il y aura des contre-manifestations en Palestine. Qu'allez-vous faire, à Paris ou ailleurs ?

D. Barenboïm. -A Paris, ce serait trop facile. Je vais organiser un concert à Tel-Aviv, qui s'appellera « Jour de l'Indépendance-Al Nakba », qui veut dire « la catastrophe », parce que c'est ainsi que les Palestiniens nomment ce jour-là. On ne peut pas fêter l'un en oubliant l'autre. Ce sera donc un concert israélo-palestinien. Il y aura des musiciens du conservatoire que nous avons fondé pour les Palestiniens à Nazareth, le Conservatoire Barenboïm-Said.

N. O. - Vous dites souvent que tout repose sur la compréhension. Pourquoi ne leur expliquez-vous pas ce que vous avez compris ?

D. Barenboïm. - Ils savent tout ça. M. Barak connaît l'histoire ! Il sait que trois conceptions se sont opposées dès le début : les révisionnistes, qui voulaient imposer Israël aux Arabes par la force - et cela jusqu'à Sharon ; les travaillistes, un peu moins durs, mais qui disaient la même chose, avec des préoccupations sociales en plus ; et puis il y avait tous ceux qui disaient avec Martin Buber qu'on ne pouvait pas s'imposer contre la volonté des Arabes. Il disait : un cessez-le-feu n'est pas suffisant. Il sait tout ça, Barak ! Mais ce qui me rend fou, c'est que le peuple juif avait la réputation d'être intelligent ; on nous aimait ou on nous détestait pour cela ! Ce temps est révolu. Parce que cela fait soixante ans que ça dure, et que ça ne marche pas. On ne peut forcer des gens à s'agenouiller et à être satisfaits de leur sort. A chaque victoire militaire, peut-être nécessaire, c'est pire qu'avant. Il y avait l'OLP, il y a le Hamas. Le Hamas est une création israélienne ! En français : ils sont cons. Ils ont même construit un centre islamique à Gaza, sans se préoccuper des conditions de vie là-bas, et alors que les Palestiniens étaient le seul peuple arabe laïque !

N. O. - Vous n'êtes pas religieux, mais la religion pourrait aussi être un levier en Israël.

D. Barenboïm. - La religion me rend assez cynique, en tout cas dans cette région. En Israël, la religion a été instrumentalisée. Elle donne des droits. Et du côté musulman aussi. Elle n'a plus rien à voir avec la foi.

N. O. - Vous avez fondé leWest-Eastern Divan Orchestra, où jouent ensemble des Arabes et des juifs. Lavez-vous fait pour que les musiciens juifs et palestiniens voient qu'ils peuvent travailler ensemble, ou pour faire un exemple, en quelque sorte ?

D. Barenboïm. - L'un n'exclut pas l'autre. La seule idée politique qui était derrière le projet était qu'il n'y a pas de solution militaire à ce conflit, et qu'il ne faut plus attendre que la politique le règle. Nous devons tous combattre l'ignorance qui règne dans chacun des deux camps, à propos de l'autre ; apprendre à respecter la logique du « narratif » de l'autre. Cet orchestre a été fondé contre l'ignorance. Comme je suis musicien, j'ai agi dans la musique.

N. O. - La pratique musicale collective n'est pas un choix neutre.

D. Barenboïm. - Un orchestre est une école pour la vie. Il ne s'agit pas d'un « orchestre pour la paix », il ne va pas amener la paix. C'est un modèle. Dans un orchestre, nous sommes tous égaux devant l'oeuvre, mais aussi interdépendants : le violon a besoin de la clarinette, qui a besoin de la contrebasse, etc. Je m'investis personnellement, je joue, mais j'écoute ce que fait l'autre. Je me contrôle en fonction de ce que fait l'autre. De même que le chef, le seul à n'avoir aucun rapport direct avec le son, dépend de l'attitude et de l'aptitude de chaque musicien. Il dépend de ce que veut et peut l'autre. Bien sûr, le chef guide, il donne, mais il reçoit aussi la proposition du musicien.

N. O. - Et dans la vie ? Qu'attendez-vous d'un chef ? D'Olmert, par exemple ?

D. Barenboïm. - Il serait incapable d'être chef d'orchestre : il est incapable d'écouter.

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