Gn 15,18. En ce jour-là, le Seigneur fit alliance avec Abram, en lui disant: Je donnerai ce pays à votre race, depuis le fleuve d'Egypte, jusqu'au grand fleuve d'Euphrate;
Gn 15,19. Tout ce que possèdent les Cinéens, les Cénézéens, les Cedmonéens ....  
Des arnaques, on en a connu. mais comme celle-ci: jamais!

 

Ecrit de Michel Tubiana

Président de la ligue des droits de l'Homme

La terre de Gaza ne laisse aucune place libre : tout y est habité ou cultivé, surpeuplé ou militarisé. Les seuls espaces vacants, ce sont ces champs de ruines qui bordent les frontières ou qui s'incrustent comme le chancre d'une maladie au coeur des camps de réfugiés.

Irrésistiblement, ces étendues de débris parsemées de moignons noircis, vestiges d'anciennes demeures, réveillent la mémoire d'autres images, d'autres guerres, d'autres violences. La vie s'accroche à la périphérie dans des habitations aux murs troués. Les plus courageux y vivent le jour et déguerpissent la nuit.

Circuler à Gaza, c'est ne pas savoir quand on arrive, éviter les fondrières, multiplier les détours pour éviter les zones interdites et se prendre d'angoisse devant la témérité des enfants, des myriades d'enfants qui campent dans les rues et les chemins.

C'est zigzaguer entre les plots de béton, sous l'oeil de militaires que l'on ne voit pas. Enfermés dans les casemates, ils ont pris la forme désincarnée de hauts parleurs : avancez, reculez, attendez, les mots sont difficilement compréhensibles ; impossible de dire que l'on ne comprend pas, aucun micro ne remplace les uniformes invisibles.

61 ans, le chauffeur n'a pas entendu les ordres crachés par la boîte en fer. Un autre morceau de métal a craché une rafale. Il est mort.

Et puis attendre. Attendre, pour entrer dans Gaza, attendre pour aller du nord au sud, d'est en ouest.

À côté d'une implantation, 200 villageois attendent depuis plus d'un mois de retourner chez eux. Ils sont partis, sans savoir, qu'ils ne pourraient qu'attendre au lieu de revenir. ? Check point ? : une barrière, à gauche un blockhaus, à droite un mirador, en face quatre museaux menaçants dépourvus de regard guettent : quatre blindés menacent les pauvres hères regroupés sous un toit précaire dressé à la hâte.

Nous voulons pénétrer dans ce village, vivant sur ses seules ressources et d'un seul convoi de vivres en plus d'un mois : ? faites attention, dit l'officier de liaison en parlant de ses camarades, ils peuvent tirer .

Le chemin sera ouvert le jour des élections à midi. Nous n'y sommes pas allés. Les villageois ont quand même voté.

L'Egypte est de l'autre côté des champs de ruines, d'un mur d'acier et d'une route de service.

Au point de passage, plusieurs milliers de personnes patientent. Nul ne peut entrer ou sortir au sud de Gaza depuis plusieurs semaines.

Ceux-là ne voteront pas. "Security reasons" disent les militaires : raisons de sécurité, mystérieuses, permanentes, incompréhensibles, répondant à des ressorts que l'on devine impénétrables. L'expression tombe et, à chaque fois, coupe net le voyage, le champ ou la maison. Elle résume la destinée de ceux qui y sont soumis.

La mer, elle-même, est clôturée par la terre qui fait digue pour protéger les colonies installées en bord de plage. Ici, la Méditerranée n'est qu'un horizon dont on est séparé, intouchable, sectionné du reste. Ailleurs, la mer n'est qu'une bande de plage et quelques miles au large.

Ce soir vous pouvez sortir, Ce soir vous ne pouvez pas sortir, la voix de l'officier, en quelques mots au téléphone, règle l'activité nocturne des pêcheurs de Gaza.

La prison n'est pas composée de cellules, elle a la dimension d'une terre, mais n'en reste pas moins une geôle à ciel ouvert.

L'enfermement des corps entraîne l'enfermement des esprits.

L'alcool est clandestin et la mixité un défi.

La violence tourne en boucle et oblitère toute imagination. De l'autre côté de la frontière, les rockets tombent à l'aveuglette tuant et blessant des vies qui valent autant que celles des 7 enfants de djabelaya ; à Gaza, c'est chaque minute de vie qui subit une violence.

Ce jour-là, pourtant, s'est installé comme un bonheur orgueilleux : les écoles ont accueilli un autre public que les enfants, joyeux d'être dispensés de classe. Des hommes, des femmes, souvent plus nombreuses, sont assis derrière des tables sur lesquelles s'étalent des listes, un carnet de bulletins de vote et un flacon d'encre à mettre sur le pouce. Au milieu de la pièce, une boîte d'un plastique triste, scellée de rouge ou de bleu, presque vulgaire dans cette atmosphère sérieuse et fière. Et puis d'autres hommes et d'autres femmes ; ils représentent les partis, les candidats ou nos homologues palestiniens et surveillent avec attention les votes. Ils seront encore là tard le soir pour surveiller le dépouillement. L'accueil des étrangers est chaleureux. Nulle honte face à ce regard extérieur, mais la fierté de montrer que l'on vote, que l'on a fait campagne, qu'en quelques semaines à peine, on a pu, malgré les barrages, la violence et la misère, organiser des élections.

Notre peuple existe, l'occupation n'enlève rien à notre désir de vivre et nos votes sont autant de victoires sur l'injustice que nous subissons, semble dire chaque main qui lâche un papier dans l'urne.

Les Palestiniens de Gaza ont élu, sous occupation, un président le 9 janvier 2005. Ils ont construit une parcelle d'espoir.

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