Gn 15,18. En ce jour-là, le Seigneur fit alliance avec Abram, en lui disant: Je donnerai ce pays à votre race, depuis le fleuve d'Egypte, jusqu'au grand fleuve d'Euphrate;
Gn 15,19. Tout ce que possèdent les Cinéens, les Cénézéens, les Cedmonéens ....  
Des arnaques, on en a connu. mais comme celle-ci: jamais!

 

Israël tente une nouvelle fois d’effacer la Palestine

Cependant, les efforts faits par des équipes du ministère israélien de la défense pour escamoter des documents sensibles appartenant aux archives israéliennes – un fait rapporté récemment par Haaretz – doivent être compris dans un climat politique nouveau et ne se réduisent pas, comme le suggèrent certains, à une tentative d’éviter l’embarras au gouvernement israélien.

Ceux d’entre nous qui travaillent sur les documents de la Nakba – la Nakba, la catastrophe, est le terme que les Palestiniens utilisent pour désigner l’expulsion de près de 800 000 de gens de leurs terres et maisons dans ce qui est maintenant devenu  Israël – étaient déjà au courant de la disparition provoquée de ces documents. Pour ne citer qu’un exemple, pendant des années les historiens étaient incapables de revoir les « documents villageois », une des grandes preuves que j’ai exposées pour montrer que la guerre de 1948 était une action de purification ethnique.

Certains des matériaux d’importance capitale que Benny Morris a utilisés dans son étude des massacres de Deir Yassine et de Al Dawamiya, de la même façon, n’ont pas pu être ré-ouverts. Ces documents fournissaient, et de façon détaillée, une version plus honnête des causes de ce qu’on appelait « l’exode palestinien » de 1948.

Pourquoi tous ces dossiers restent-ils cachés ? En 2016, la journaliste Lisa Goldman présumait que c’était parce que le travail des « nouveaux historiens » embarrassait le gouvernement israélien et portait atteinte à l’image d’Israël sur la scène internationale.

Il est vrai que ces documents mettaient à mal la version officielle israélienne d’un exode palestinien volontaire et exposaient les crimes de guerre commis par les sionistes puis les forces israéliennes.

Mon point de vue, cependant, est que les raisons de ce travail de dissimulation sont beaucoup plus profondes et alarmantes. Elles font partie d’une nouvelle attaque d’ensemble sur la Palestine et les Palestiniens.

Dépolitiser la question palestinienne

Il est nécessaire de considérer les tentatives de censure de ces archives aussi bien dans leur contexte politique qu’historique.

Au plan politique, la soustraction de ces documents au regard public ne peut être comprise que comme partie d’une initiative (ou, au moins, d’une tendance) d’ensemble américano-israélienne visant à dépolitiser la question palestinienne.

En Israël, le premier pas a été l’idée de Benjamin Netanyahu d’une « paix économique », une tentative visant à contraindre les Palestiniens à renoncer à leurs objectifs politiques en échange d’une meilleure situation économique.

Un autre pas a été la Loi sur la Nakba qui interdit tout financement étatique aux organisations et institutions publiques qui s’aviseraient de commémorer les événements de 1948 comme une catastrophe.

Une partie importante de cette stratégie est faite d’actions sur le terrain – établissement de colonies, démolition de maisons, destruction de villages – actions qui ouvrent la voie à une annexion officielle de la zone C – environ 60% de la Cisjordanie – à Israël – avec établissement de petits bantoustans en Cisjordanie et à Gaza.

De nombreux officiels et de politiciens israéliens, incluant, bien sûr, le premier ministre lui-même, ont déclaré de façon très claire leur point de vue que la Cisjordanie devait être, entièrement ou en partie, annexée.

Pour couronner le tout, arrive la loi Israël, État-nation du Peuple Juif adoptée en 2018 qui consacre officiellement Israël comme État d’apartheid.

Une disposition de la loi retient particulièrement notre attention, elle stipule que le droit à l’autodétermination nationale appartient uniquement au peuple juif.

Du côté américain entre temps, l’administration Trump a pris des mesures pour parachever l’entreprise israélienne d’effacement de la Palestine comme question politique et des Palestiniens comme mouvement national.

Parmi ces mesures, la reconnaissance de Jérusalem comme la capitale d’Israël avec le transfert de l’ambassade US de Tel Aviv vers cette ville, la cessation du soutien financier à l’UNRWA – l’agence de l’ONU qui s’occupe des réfugiés palestiniens – l’interdiction de présence de la délégation de l’OLP à Washington et, maintenant, la Conférence de Bahreïn, qui fait des promesses financières aux Palestiniens en ignorant totalement leurs droits politiques.

Conjuguées, les campagnes israélienne et américaine constituent un nouvel assaut contre la Palestine et les Palestiniens. Ces derniers sont aujourd’hui très vulnérables du fait de leur abandon par les régimes arabes, de l’indifférence des élites de la communauté internationale et de la division entre Hamas et Fatah.

Éliminer l’autochtone

Les desseins américains et israéliens, sur fond de vulnérabilité palestinienne, nous mènent vers une situation historique dangereuse. Israël est maintenant dans une position qui lui permet de tenter une nouvelle fois d’agir selon la logique de « l’élimination de l’autochtone » ( une caractérisation faite par l’anthropologue Patrick Wolfe des mobiles qui animent les mouvements colonialistes de peuplement tels que le sionisme).

Israël n’a réussi que partiellement à mettre en pratique son dessein de 1948. Le mouvement national palestinien ainsi que le peuple ont efficacement lutté, à l’époque comme aujourd’hui, contre l’achèvement de la purification ethnique de 1948.

Mais nous vivons à une période difficile. A l’étranger, les efforts visant à protéger Israël contre toute critique s’intensifient.

Les femmes et hommes politiques pro-palestiniens sont diffamés sous l’accusation d’anti-sémites. Dans plusieurs pays , des lois sont introduites pour soustraire Israël à toute critique et le prémunir contre toute militantisme le visant, incluant le boycott.

Le retrait d’archives des lieux où ils sont censés être ainsi que, chose qui n’est pas à écarter, la destruction de documents révèle les mobiles idéologiques profonds de l’attaque généralisée qui se déploie actuellement contre la Palestine et les Palestiniens.

Jusqu’à quel point ces actions ont-elles compromis notre capacité à reconstituer ce qui s’est passé dans la Nakba et à évaluer sa signification aujourd’hui ?

Ce genre d’actions de la part d’Israël n’est pas nouveau. En octobre 1982, Israël a pillé les archives de l’OLP. Il en a détruit une partie, en a transféré une autre vers Israël et en a restitué une autre.

En 2001, Israël a mené un raid contre la Maison d’Orient à Jérusalem-Est et a volé les archives qui s’y trouvaient.

Maintenant, c’est contre ses propres archives qu’Israël mène des raids, pour les débarrasser de toute preuve de ses crimes passés.

Ces actions vont-elles diminuer notre capacité à reconstituer le passé ?

D’une certaine façon, non. Les réfugiés palestiniens après 1948 n’avaient pas besoin des « Nouveaux Historiens » pour leur dire qu’ils étaient victimes de purification ethnique.

Nous avons pourtant besoin d’archives, aussi bien pour montrer que ce crime était un projet réfléchi et planifié que pour éclairer ce passé à partir d’une compréhension plus vaste de la nature du mouvement sioniste et d’Israël.

Pour la poursuite de ces deux objectifs, les documents déjà vus – dont beaucoup ont été scannés et mis sous forme numérique pour le plus grand bien de la postérité – sont suffisants pour prouver au-delà de tout doute, l’intention idéologique sioniste qui a conduit à la tentative d’élimination des Palestiniens en 1948 et après.

Il est vrai qu’il n’existe pas de document unique prouvant de façon irréfutable la préméditation planifiée du nettoyage ethnique – quoiqu’un document appelé Plan D commenté par Walid Khalidi s’en rapproche beaucoup – mais il y a assez de documents divers qui, pris ensemble, exposent le crime contre l’humanité qu’Israël a commis contre les Palestiniens.

Effacer la Palestine

A mesure que nous avançons dans le temps , à partir de 1948, l’information devient plus accessible et toute tentative de la détruire ou de la dissimuler est vouée à l’échec. Les étudiants , comme les historiens , les érudits et les militants peuvent saisir très clairement les formes inchangées dans lesquelles s’est exercée et s’exerce de nos jours la violence qu’Israël inflige aux Palestiniens. (Dans cet ordre d’idées, il est bon de rappeler la remarque faite par Patrick Wolfe que la colonisation de peuplement n’est pas un événement mais une structure).

Mais il est important de dire que les origines de cette violence structurelle sont dans la Nakba, ce qui donne aux documents qui se rapportent à celle-ci toute leur importance. Ce sont ces origines qui expliquent les politiques israéliennes depuis 1948 : régime militaire imposé aux Palestiniens à l’intérieur d’Israël jusqu’à 1966 et extension de ce régime aux territoires occupés de Cisjordanie et de la Bande de Gaza en 1967 ; politique de judaïsation par les expropriations de terres en Galilée, dans la région de Jérusalem et dans le Naqab (Néguev) ; répression violente de deux intifadas, destruction du Sud Liban en 1982 et 2006 et, finalement, le siège inhumain imposé à Gaza.

Toutes ces politiques criminelles peuvent être démontrées sans déclassification de documents israéliens mais elles peuvent être mieux comprises dans leur contexte et historicité s’il y a une documentation qui montre comment, dans le cas d’Israël, « la logique de l’élimination de l’autochtone » était mise en œuvre.

Nous avons besoin de rassembler et de présenter de façon claire ce que j’appellerais des documents indicateurs que le simple bon sens désigne comme preuves incontestables de l’intention délibérée et inhumaine qui a présidé au nettoyage ethnique de 1948. J’ai présenté un certain nombre de ces documents dans ma page Facebook publique mais nous avons besoin d’archives proprement dites qui peuvent être protégées d’un État et d’une coalition internationale qui veulent effacer la Palestine de notre mémoire historique pour en faire une simple question économique.

Ce à quoi nous assistons actuellement n’est pas la première tentative d’effacer la Palestine et elle ne sera pas la dernière, non plus. Parfois, de telles tentatives sont sournoises et ne peuvent être mises en évidence que par une historiographie professionnelle, ce qui ne diminue en rien leur grande signification politique.

En mars 1964, Israël a demandé que les citoyens américains détenteurs de passeport portant la désignation “Palestine” en reçoivent de nouveaux ne portant pas cette mention. Le Département d’État a accepté.

“Nous cesserons d’utiliser la mention ‘Palestine’ comme lieu de mission et cesserons d’émettre, de renouveler ou de rectifier des passeports portant le sceau ‘Palestine' ». Tel est le contenu d’un télégramme transmis à l’ambassade US américaine à Tel Aviv.

Mais la Palestine n’est ni une désignation ni un lieu de mission qui n’a d’existence que dans des archives qu’on peut à sa guise ouvrir ou fermer. C’est un pays réel soumis à la colonisation et à l’occupation.

Nous devons tous rester déterminés à dire son histoire, car cette histoire explique le présent et influence notre avenir.

 

* Ilan Pappé est professeur d’histoire et directeur du Centre Européen d’Études Palestiniennes à l’Université d’Exeter. Ici son compte Facebook.
 

 The Electronic Intifada – Traduction : Chronique de Palestine – Najib Aloui

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