Gn 15,18. En ce jour-là, le Seigneur fit alliance avec Abram, en lui disant: Je donnerai ce pays à votre race, depuis le fleuve d'Egypte, jusqu'au grand fleuve d'Euphrate;
Gn 15,19. Tout ce que possèdent les Cinéens, les Cénézéens, les Cedmonéens ....  
Des arnaques, on en a connu. mais comme celle-ci: jamais!

 

Le nettoyage de Yafa

Compte-rendu détaillé d'un témoin oculaire

Par Shukri Salameh, Novembre 2000

Je suis membre d'une longue lignée traditionnelle d'Arabes Palestiniens de la ville renommée de Ramallah. Mes parents, deux de leurs frères et trois de leurs soeurs vivaient à Jerusalem et appartenaient à l'église anglicane évangélique arabe qui avait son quartier général à Jerusalem. Un des frères était dentiste, l'autre juge. Deux des soeurs étaient secrétaires et la plus jeune était professeur à l'institut de formation des professeurs à Jerusalem. De 1941 au 26 Avril 1948, j'ai vécu à Yafa où j'avais une clientèle prometteuse en tant qu'avocat. J'ai épousé ma femme, originaire de Jerusalem, en 1943 et j'ai établi le foyer de ma famille à Yafa. Mon frère aîné vivait et exerçait son métier de dentiste à Haïfa, mes trois soeurs étaient mariées: l'une vivait dans le quartier Qatamon à Jerusalem, la deuxième en Angleterre et la troisième dans le quartier Musrara à Jerusalem. Mon autre frère travaillait à Yafa et vivait à Ramleh.

Suite à une forte pression politique du gouvernement des USA, l'Assemblée Générale des Nations-Unies a adopté une résolution le 29 Novembre 1947 instituant la partition de la Palestine en un état juif et un état arabe. A l'époque, les juifs, principalement des nouveaux arrivants non citoyens, constituaient un tiers de la population et les Arabes palestiniens ( musulmans et chrétiens) en constituaient les deux tiers. Les juifs ne possédaient pas plus de 5,66% de la superficie totale du pays.

Selon la résolution sur la partition, que les Palestiniens n'ont pas acceptée, l'Etat juif proposé avait une population de juifs et d'Arabes dépassant à peine un million. Toutefois, le nombre d'Arabes palestiniens dans l'Etat proposé était supérieur au nombre de juifs de onze mille. La résolution sur la partition n'avait pas stipulé d'échange de population, n'ayant porbablement pas réalisé que le mouvement juif était destiné à créer un Etat juif ethniquement et religieusement pur. Les Palestiniens étaient naïfs quant aux perspectives de coexistence.

Puis, il est devenu peu à peu évident que le mouvement clandestin juif, avec Menachem Begin, chef de l'organisation terroriste Irgun Zvai Leumi et Yitzhak Shamir chef de la brigade Stern, était déterminé à débarrasser l'Etat juif potentiel des non juifs. Cela incluait toute la région côtière avec les deux villes principales de Haïfa et Yafa, sans tenir compte du fait que Yafa, avec une population de 100 000 personnes (toutes arabes), devait rester une ville arabe et faire partie de l'état palestinien. Les Britanniques avaient déclaré qu'ils maintiendraient leur administration sur le pays jusqu'au 15 Mai 1948, jour où ils mettraient fin à leur mandat et se retireraient.

Peu après la résolution de partition du 29 Novembre 1947, les habitants de Yafa commencèrent à être confrontés à une campagne croissante de terrorisme destinée à chasser les Palestiniens de leur magnifique ville. Ce qui suit est un compte-rendu des principales actions juives. Malheureusement, les Palestiniens n'ont pas compris à l'époque ce qu'il avait derrière ces actes de terrorisme:

1.. Il y avait des tirs quotidiens à partir des chateaux d'eau de Tel-Aviv, Bat-Yam et Agro-Bank qui bordaient Yafa au Nord, au Sud et à l' Est. Des Palestiniens étaient tués pendant qu'ils marchaient dans les rues exposées de la ville, pendant qu'ils conduisaient ou qu'ils étaient assis aux terrasses des cafés. 2.Un après-midi, alors que je sortais d'un bâtiment avec un de mes deux clercs et que j'essayais d'ouvrir ma voiture, une balle passa entre la portière et moi et frappa la portière arrière de ma voiture. Bêtement, je n'ai pas couru dans le bâtiment, mais j'ai ouvert la portière et je me suis précipité dans la voiture et mon clerc sur le siège du passager. Une fois à l'abri derrière un mur solide, je suis descendu pour inspecter la voiture: j'ai trouvé une balle de fusil Bren dans le siège arrière de ma voiture.

3. Les Palestiniens, aussi bien les habitants des villes que les fermiers, qui venaient à Yafa depuis leurs villages pour traiter leurs affaires, avaient l'habitude de s'asseoir aux terrasses des cafés, pour boire un café, fumer et discuter affaires et politique. Il y avait un haut-parleur de radio sur le mur extérieur. Les nouvelles arabes étaient diffusées à des heures précises, et en ces temps agités, les gens étaient avides de nouvelles. En cinq occasions, alors qu'à l'heure de diffusion des nouvelles la plupart des clients des cafés se pressaient contre le mur pour entendre les nouvelles, une jeep juive apparut de nulle part, lança un baril chargé d'explosifs anti-personnels, et disparut à toute vitesse en direction de Tel-Aviv. D'habitude, cela avait pour résultat environ 15 à 20 morts et 50 à 60 blessés..

4.Toutes les nuits, nous étions réveillés par le bruit de tirs en provenance des confins Est et Sud de Yafa, par exemple, de la direction des colonies d'Agro-Bank et de Bat Yam. Quelquefois, cela semblait si près de nous, que nous devions dormir par terre. Parfois, dans la journée suivante, ma femme Yvonne, récupérait de grosses balles fichées dans les murs de stuc extérieurs de notre maison.

5.Un dimanche, que je n'oublierai jamais, j'étais dans mon bureau avec des clients et mon personnel. Vers une heure de l'après-midi, nous avons entendu une explosion tonitruante qui nous a jetés à bas de nos chaises. J'ai cru que l'explosion s'était produite dans un café au-dessous de mon bureau. J'ai dit à tout le monde de rester sous une arche de porte, pensant qu'une autre explosion allait suivre et que ce serait plus sûr que d'être au centre d'une pièce. rien ne se produisit pendant quelques minutes. Ensuite, j'ai rampé jusqu'à mon bureau, attrapé le téléphone pour parler à ma femme. Il n'y avait plus de ligne téléphonique. Peu après, mon clerc le plus âgé s'est aventuré dans la rue et est revenu nous apprendre que l'énorme immeuble de bureaux face à la place de l'horloge avait été soufflé. J'ai alors fermé le bureau et suis rentré chez moi en voiture en faisant un détour. L'image est alors devenue plus claire. Une jeep avec une énorme charge de TNT garée dans une allée à côté du bâtiment. Le conducteur est descendu et a marché vers une autre jeep qui attendait et qui a démarré à toute vitesse en direction de Tel-Aviv. Un moment plus tard, l'énorme bâtiment aux murs de pierre n'était plus qu'un tas de gravats. Cela provoqua la mort de 10 ou 12 travailleurs sociaux. Je les connaissais tous: ils étaient des diplômés de l'Université Americaine de Beyrouth qui s'étaient engagés dans un travail social pour les pauvres et les handicapés.

6.Une radio clandestine juive émettait sans arrêt en arabe, pressant les habitants de Yafa de partir avec leurs familles avant que leurs maisons n'explosent sur leurs têtes. " Il n'y aura plus que des corneilles croassant depuis les ruines de vos maisons démolies". Les émissions rappelaient sans cesse aux Palestiniens le massacre de 250 personnes dans le villlage arabe de Deir Yassin, près de Jerusalem, le 9 Avril 1948 (toutes les victimes, y compris des femmes enceintes, ont été passées au fil de la baïonnette et jetées dans le puits du village. Des années plus tard, la brigade Stern, commandée pas Yitzak Shamir a revendiqué ce massacre haineux de sang-froid).

7.Mes deux clercs étaient frères de croyance Bahai. Ils vivaient dans une maison avec la femme du frère aîné et deux jeunes enfants dans le quartier Manshieh près de Tel-Aviv. Une nuit, des tirs juifs intensifs les ont forcés à chercher refuge chez une autre famille et des terroristes juifs ont fait sauter leurs maisons. Comme nous vivions des temps anormaux, j'ai invité toute la famille à rester dans notre maison jusqu'à ce que la situation s'éclaircisse. Nous pensions qu'ils pourraient aussi s'occuper de la maison pendant que nous partirions au Caire avec ma femme. De là, elle devait partir aux USA pour une réunion familiale au Honduras et je participerais à la Convention du Barreau Arabe au Caire le 15 Mai 1948.

8.Ma femme était enceinte de huit mois de notre seconde fillle. Elle devait prendre l'avion avec notre fille de deux ans le dimanche 25 Avril en direction de New-York pour y retrouver ses parents qu'elle n'avait pas vus depuis 1939: à l'époque, ils avaient quitté leur maison de pierre dans le Quartier Baq'a à Jerusalem pour liquider leur affaire au Honduras et revenir vivre définitivement à Jerusalem. La seconde guerre mondiale suivie par le terrorisme juif et précédant la résolution de la partition les empêchèrent de revenir.

9.Vers 4 heures du matin, le 25 Avril, nous avons entendu le bruit distant d'explosions de bombes provenant de différents secteurs de Yafa. Comme le jour se levait, le bruit est devenu plus fort. Mon plus jeune clerc s'est aventuré dans la ville pour voir ce qu'il se passait mais est revenu bientôt avec un éclat de shrapnel dans sa cuisse droite. Ce n'était pas trop profond et nous lui avons administré les premiers soins. Il nous apprit que des bombes au mortier étaient lancées sur le centre de la ville y compris sur certaines zones résidentielles. Les bombes venaient de Tel-Aviv et des colonies d'Agro Bank et de Bat Yam. J'ai contacté notre agence de voyage qui avaient réservé nos vols de l'aéroport de Lydda jusqu'au Caire. Sa femme devait aussi voyager avec nous. Il dit que tous les vols étaient suspendus. J'ai alors décidé de quitter la ville en voiture. Notre but était Amman en Transjordanie où mon frère avait déménagé temporairement avec sa famille. Je suis allé à la maison de Edmond Rock, le consul honoraire de Transjordanie pour obtenir des visas afin d'entrer dans le royaume Hashemite de Transjordanie. Il a immédiatement tamponné nos passeports. J'ai alors fait deux tentatives pour sortir de la ville mais par deux fois des bombes au mortier ont explosé devant nous sur l'autoroute, ce qui nous a obligés à faire demi-tour et à reprendre la direction de la maison.

10.J'ai conduit vers le port de bord de mer le plus sûr et j'y ai trouvé près de deux cents personnes rassemblées là avec leurs valises et des ballots de vêtements. Elles étaient paniquées, espérant qu'un bateau arriverait et les emmènerait. Parmi elles, se trouvaient quelques amis qui s'approchèrent de notre voiture et nous demandèrent si nous voulions figurer sur les listes qu'ils préparaient. Ma femme refusa catégoriquement car elle avait peur de l'eau. Je suis rentré chez moi et plus tard je me suis joint à deux personnages importants pour appeler Mr.Crosby, le Commissaire Britannique du District, pour lui demander si les Britanniques avaient d'ores et déjà décidé d'abandonner Yafa comme ils semblaient l'avoir fait pour Haïfa environ deux semaines plus tôt. Il nia une telle intention et promis d'envoyer des tanks de l'armée pour patrouiller dans les rues de Yafa et restaurer la confiance de la population. Peu après, trois tanks passèrent dans les rues principales, précédés d'un tank où se tenait un officier avec un plan de la ville à la main.

11.Peu à peu le son des explosions au mortier devint plus lointain. Le soir, le silence total était de retour, mais l'expérience avait mis la peur et le désespoir dans le coeur de chacun. Nous avons à peine dormi cette nuit-là et le matin tôt je suis parti avec ma femme et ma fille par la seule autoroute qui conduisait à Yazur, Sarafand et Ramleh. C'était la route principale vers Jerusalem. Comme nous passions devant la colonie agricole juive de Neter, nous avons vu un important groupe de colons à l'entrée qui regardaient passer les voitures et les camions qui fuyaient, et qui riaient. Nous avons dû faire un détour par Ramallah sur notre route pour la Transjordanie. Nous sommes arrivés en fin d'après-midi et n'avons pas trouvé d'endroit où dormir. Après une nuit à l'hôtel Philadelphia, nous sommes partis vers le Caire dans un avion égyptien. Là, j'ai retrouvé un vieil ami qui m'a appris que mon clerc et toute sa famille étaient dans un camp de réfugiés au Caire. Je n'y croyais pas et nous avons pris le trolley jusqu'au camp. Ils étaient là et me racontèrent que quand ils avaient vu tous les autres partir ils ont paniqué et pris un bus pour le Caire. A ce moment là, s'est soudain abattue sur moi la certitude que la tragédie était bien pire que ce que j'avais pu anticiper. Etant donné la situation de ma femme (enceinte de huit mois) et suite à une consultation auprès de médecins au Caire, je n'avais pas d'autre alternative que de l'accompagner avec notre fille aux USA.

Ceci est une version factuelle d'une tragédie humaine. Je n'entrerai pas dans l'aspect politique de cette tragédie. Cependant, nous faisions partie des plus de 750 000 Palestiniens qui sont partis et/ou ont été chassés dans des circonstances similaires. Le bâtiment de trois étages à Haïfa où exerçait mon frère dentiste a été soufflé par une explosion, et sa femme et lui ont dû s'échapper dans un bateau de pêche vers le Liban. Il n'avait que 5 livres palestiniennes sur lui. L'appartement de ma soeur aînée, dans le quartier Qatamon à Jerusalem, s'est retrouvé sous les tirs juifs et elle est partie avec son mari en Jordanie. Ma soeur qui vivait dans le quartier Musrara à Jerusalem est partie avec son mari et ses deux filles pour Amman en Jordanie, avec seulement les vêtements qu'ils portaient. Le pire de tout fut que ma mère, une femme âgée, qui vivait avec la famille de mon frère à Ramleh a été abandonnée parce que mon frère n'a pas pu retourner pour la chercher. Il a demandé à des voisins de s'occuper d'elle et il lui a fallu un an un an pour pouvoir la faire sortir par l'intermédiaire de la Croix Rouge. A cette époque, elle avait complètement perdu l'esprit et il a dû la placer dans une institution pour femmes à Bethlehem, où elle est morte peu de temps après. J'ai évité dans cet épisode tragique de nos vies, de parler des souffrances que chaque membre de ma famille, y compris moi-même, a dû endurer suite à la diaspora. Nous avons eu la chance d'avoir une bonne éducation et ceci nous a beaucoup aidés. Toutefois, pour la majorité des réfugiés palestiniens, la vie n'a été qu'une série de catastrophes dans des camps de réfugiés loin de leur terre natale.

Shukri Salameh