Gn 15,18. En ce jour-là, le Seigneur fit alliance avec Abram, en lui disant: Je donnerai ce pays à votre race, depuis le fleuve d'Egypte, jusqu'au grand fleuve d'Euphrate;
Gn 15,19. Tout ce que possèdent les Cinéens, les Cénézéens, les Cedmonéens ....  
Des arnaques, on en a connu. mais comme celle-ci: jamais!

 

Le plan Dalet et la guerre d'expulsion des Palestiniens

 La responsabilité du sionisme dans l'exode et la dispersion des Palestiniens est une donnée essentielle de la genèse de l'Etat d'Israël. Au fond de leur cœur, la plupart des Israéliens le savent, ce qui explique au moins en partie la prégnance de leur sentiment d'insécurité. Mais le gouvernement israélien n'admettra jamais cette responsabilité. Durant les quarante dernières années, il a essayé de détourner l'attention en propageant le mensonge selon lequel, en 1948, les chefs arabes avaient lancé des ordres radiodiffusés demandant aux Palestiniens d'évacuer leur pays avant son "invasion" par les armées arabes régulières.

   La question de la responsabilité de l'exode palestinien durera aussi longtemps que la question palestinienne elle-même, mais elle se posa de façon particulièrement aiguë dans les années cinquante et soixante parce que, jusqu'à la guerre de 1967, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies avaient officiellement appuyé le droit au retour des Palestiniens en Israël sur la base de la résolution 194 de l'ONU, résolution qu'ils avaient reconduite chaque année depuis vingt ans. Durant les deux décennies suivantes, la focalisation d'Israël et de l'Organisation sioniste mondiale sur le prétendu droit au retour des juifs soviétiques, avec l'automatique adéquation entre ce droit et leur désir d'émigrer depuis l'URSS, était au moins en partie destinée à recouvrir et à étouffer le droit au retour des Palestiniens.

   L'interprète principal, jusqu'en 1967, en dehors d Israël, de la version israélienne de l'exode des Palestiniens était l'écrivain sioniste anglais Jon Kimche, aidé de son frère David, alors membre des services de renseignements israélien, et plus récemment protagoniste du fameux  Irangate.                                      

   Ceux d'entre nous qui, à l'époque, se sont opposes a Kimche et al. l'ont fait sous deux angles différents. Plutôt que d'accepter sans broncher la fable des ordres arabes d'évacuation, nous avons choisi d'examiner ce qui était effectivement arrivé sur le terrain durant les mois déter minants de la guerre civile (décembre 1947-15 mai 1948) et plus spécifiquement, de rechercher des informations dans ces sources juives indisponibles en traduction anglaise.  L'un des premiers résultats de ces investigations fut mon article "La chute de Haïfa[1]" et "Le plan Dalet[2], reproduit ci-après.

    Beaucoup de choses, depuis lors, ont été publiées sur 1948. Les écrits les plus récents d'universitaires israéliens  (Teveth, Segev, Flapan, Shlaïm, Morris) sont, pour ce qui est de la documentation et du respect des faits, à des années-lumière de la version officielle, toujours en vigueur, des événements de 1948.

     Mais. à l'exception peut-être de Flapan, il existe une répugnance persistante, même dans ces écrits, à voir l'exode palestinien rattaché au sionisme. Morris, par exemple, sans équivoque et de façon crédible, confirme l'inexistence des ordres arabes radiodiffusés. Mais, comme les autres, il considère l'exode palestinien dans un vide historique. Bien sur, il mentionne les discussions, avant 1948, dans les hautes instances du sionisme, à propos du "transfert" (euphémisme pour expulsion) de la population arabe, mais il n'établit aucun lien entre ce transfert et le plan Dalet. Il considère l'évidente dynamique linéaire qui caractérise les nombreuses et successives opérations militaires du plan D comme une figure dans laquelle ces opérations furent accidentellement reliées entre elles. Selon lui, il n'existe pas de connexion entre l'impératif du "transfert" de la population arabe, et de la confiscation de ses terres, et l'impératif de loger les centaines de milliers de juifs qu'on avait prévu de faire venir dans le nouvel Etat hébreu. Morris admet courageusement l'évacuation par la force ou par la peur de la plupart des 369 villages palestiniens, dont il dresse méticuleusement la liste (appendice D). Mais il en fait porter insidieusement la responsabilité morale non pas sur l'envahisseur, mais sur ceux qui ont été envahis et dont la résistance ou la panique ont créé les conditions de leur exil permanent. Si l eurs villages ont été détruits en vue d'empêcher le retour de leurs habitants et de distribuer leurs terres aux colonies juives existantes ou aux nouveaux immigrants juifs, c'est seulement par inadvertance, par précipitation, par inspiration subite, sans motivation préalable, idéologique ou stratégique.

   Etudier ce qui s'était passé sur le terrain entre décembre 1947 et le 15 mai 1948 fût la première piste que nous avons empruntée pour examiner la version israélienne des événements de cette période ; la seconde piste fut de contester le mensonge israélien à propos des ordres d'évacuation. Si ces ordres avaient été diffusés par la radio, ainsi que l'affirment le gouvernement d'Israël, les dirigeants israéliens et les Kimche et al., et s'ils avaient pu atteindre des centaines de villages et une douzaine de villes, provoquant ainsi le départ précipité de centaines de milliers de leurs habitants, il devrait sûrement exister des traces ou des échos de ces ordres sur des enregistrements. Il semblait évident d'aller voir du côté des archives des stations d'observation proche-orientales des gouvernements britannique et américain (la station d'écoute de la BBC-Chypre et le Service étranger de l'information radiophonique - Foreign Broadcast Information Service -, sponsorisé par la CIA), tous deux couvrant toutes les stations radio du Proche-Orient aussi bien que la presse locale. J'ai donc examiné les archives radio de la BBC au British Muséum de Londres et j'ai publié le résultat de ces investigations dans mon article "Pourquoi les Palestiniens sont-ils partis[3] ?" Non seulement il n'y avait pas la moindre trace d'un quelconque ordre d'évacuation émanant des Arabes, mais les stations de radio arabes avaient au contraire pressé les Palestiniens de demeurer fermement sur place alors que les radios juives des bandes de la  Haganah, de l'Irgoun et du Stern avaient engagé une guerre psychologique, incessante et stridente, contre la population civile arabe.

   En conséquence, mais tout à fait séparément, l'écrivain anglo-irlandais Erskine Childers, de son côté, a examiné attentivement les dossiers de la BBC et est parvenu aux mêmes  conclusions dans son article "L'autre Exodus" publié dans le Spectator du 21 mai 1961. Entre-temps je prenais une année sabbatique (1960-1961) à Princeton où j'obtenais exactement le même résultat en épluchant les dossiers du Foreign Broadcast Information Service (FBIS).

   Le Spectator était la propriété de la famille du distingué homme d'Etat et universitaire anglais Sir lan Gilmour. Par bonheur, M. Gilmour (il n'avait pas encore son titre) était intéressé par le sujet et offrait ses colonnes aussi bien aux sionistes qu'aux non-sionistes - phénomène unique en son genre à l'époque. Cela permit d'exposer le sujet au grand public, à travers un important périodique anglais. L'article de Childers s'attira immédiatement une réponse typique de Kimche, qui accusa Childers d'être influencé par moi.

 C'était évidemment faux, puisque Childers avait poursuivi sa recherche tout à fait indépendamment des miennes et, probablement, pour soumettre en partie mes propres conclusions à une contre-expertise. Mais, bien entendu, j'ai accepté la bagarre, ayant terminé l'examen des dossiers du FBIS à Princeton. Il s'ensuivit un débat triangulaire (auquel d'autres se joignirent à l'occasion) entre Childers, Kimche et moi-même, qui dura jusqu'au 4 août 1961. Une opportunité nous était donc ainsi offerte de dévoiler tous les mensonges dont Kimche était capable et de mettre définitivement au rancart celui des ordres d'évacuation.

   La plupart des nouvelles données publiées dans des écrits israéliens récents confirment les conclusions de mon article de 1961 sur le plan Dalet, et aucune nouvelle information n'a été révélée qui puisse m'amener à modifier une seule de ces conclusions. En même temps, bien que quelques universitaires israéliens eussent reconnu que les ordres d'évacuation n'avaient jamais existé, l'échange de correspondance du Spectator n’a jamais été publié dans son intégralité aux Etats-Unis. En outre, aucune publication israélienne ou non israélienne consacrée à 1948 ne fournit un compte rendu complet ou détaillé du plan Dalet ou de ceux qui l'ont précédé.

   Je fus en mesure de localiser ces textes plusieurs années après la publication de mon article "Le plan Dalet" et les lecteurs peuvent juger eux-mêmes s'ils confirment mon analyse. J'attire particulièrement l'attention de ces derniers sur la partie du plan C intitulée "Contre-mesures", mise en œuvre à partir du 1er décembre 1947, et sur les "Objectifs opérationnels des brigades" du plan D, mis en œuvre à partir du 1er avril 1948.

   Certains pourront considérer cet examen rétrospectif de 1948 comme relevant d'une stérile obsession du passé ou, au mieux, comme un exercice académique sans rapport avec les défis du présent. Mais, un tribut doit être rendu aux interminables souffrances d'un peuple tout entier.  Et cela n'est pas hors de propos : en un temps où, dans les cercles dirigeants israéliens, il est de plus en plus question de l'expulsion des Palestiniens de ce qui demeure de leur terre, il est bon de se rappeler des actes de cruauté perpétrés par ces dirigeants en 1948 et des subterfuges qu'ils ont utilisés pour les camoufler.

 

LE PLAN DALET

 

Le plan Dalet ou "plan D" est le nom donné par le haut commandement sioniste au plan général d'opérations militaires dans le cadre duquel les sionistes, en avril et début mai 1948, lancèrent leurs offensives successives sur divers points de la Palestine. Ces offensives, qui entraînèrent la destruction de la communauté arabe palestinienne et l'expulsion et la paupérisation d'une majorité d'Arabes palestiniens, visaient à créer un/ait accompli sur lequel l'Etat d'Israël pourrait être fondé.

   Ce n'est que récemment qu'il a été fait référence, dans les sources sionistes anglaises, à l'existence d'un plan comme le plan Dalet. Jon et David Kimche, dans leur livre A Clash of Destinies[4], donnent leur version de ce plan. Mais Jon Kimche, l'aîné des deux auteurs, enfourchant courageusement son vieux dilemme, se tient en équilibre précaire entre la nécessité d'approcher de la réalité et les impératifs tactiques de la propagande sioniste. Un ouvrage sioniste encore plus récent, paru en anglais, qui fait explicitement référence au plan D est celui de Netanael Lorch,  The Edge of the Sword[5]. Comme beaucoup d'Israéliens, l'auteur, Israélien lui-même et ancien membre de la Haganah, n'est pas outre mesure sensible à l'opinion publique. Son compte rendu est donc remarquablement rafraîchissant, bien que fortement sélectif. Les Kimche et Lorch se sont penchés attentivement sur les sources en hébreu, notamment Sefer HaPalmach[6] (Le Livre du Palmach), volumes 1 et 2 (surtout le 2), et Qravot 5708[7] (Les Batailles de 1948), un ouvrage définitif sur les opérations du Palmach et de la Haganah. Mais ni les Kimche ni Lorch ne mentionnent ces ouvrages ou n'expriment leur profonde reconnaissance pour ce qu'ils leur doivent. C'est seulement en comparant les versions des Kimche et de Lorch avec celles de Sefer HaPalmach et Qravot qu'on pourra se faire une idée exacte du plan D.

 

LE PROBLEME TERRITORIAL

 

II est important d'étudier le plan D parce qu'il projette un éclairage sur l'arrière-plan de l'intervention des armées régulières arabes après le 15 mai 1948 et sur les conséquences de cette intervention. Il est également important de l'étudier pour comprendre les origines du problème des réfugiés arabes. L'explication sioniste habituelle concernant ce problème est que les Arabes palestiniens sont partis après que leurs chefs leur en ont donné l'ordre par la radio. Il est vrai que depuis ces derniers mois les sionistes ont montré une certaine prudence dans l'affirmation de ce thème, mais ils ne l'ont pas tout à fait abandonné, ainsi qu'il apparaît dans

le dernier discours sur les réfugiés que David Ben Gourion a prononcé devant la Knesset.

   Il n'y a pas lieu ici d'entrer plus avant dans ce sujet particulier. On a déjà vu que l'affirmation des sionistes selon laquelle des Arabes auraient lancé des ordres d'évacuation  fait partie d'une entreprise plus générale de mystification.

 Ce que nous devons noter ici est que la focalisation des sionistes sur les ordres arabes d'évacuation est en fait une habile tactique de propagande dont les buts sont divers : faire porter sur les Arabes eux-mêmes la responsabilité morale du problème des réfugiés, les placer sur la défensive et les mettre en position de devoir réfuter la chose. Surtout, cette tactique permet de dévier l'attention du principal à l'accessoire, de quitter la réalité des événements de 1948 en Palestine pour entrer dans un domaine où la patience est mise à rude épreuve, celui des allégations et des contre allégations.

  Les prémisses idéologiques du plan D sont à rechercher au cœur même du concept sioniste. Les sionistes du XIXe siècle en Europe de l'Est avaient des caractéristiques qu'ils partageaient avec beaucoup d'autres nationalistes de ce temps.

Mais, contrairement à eux, ils ne possédaient pas un territoire en propre. Fondamentalement, les autres nationalistes essayaient soit de soustraire leur pays au pouvoir d'un pays étranger, soit de contraindre celui-ci à toujours plus de concessions. Mais les sionistes étaient littéralement à la recherche d'un territoire. Celui qu'ils cherchaient devrait leur appartenir et porter indéniablement leur marque.

Mais s'il appartenait déjà à d'autres ? Les sionistes avaient eu à affronter ce dilemme depuis le tout début. Et nous savons qu'ils avaient décidé, dès Theodor Herzl, que la réponse était à chercher dans la théorie du "moindre mal" : en d'autres termes, que toute exaction à l'encontre de la population indigène du pays choisi par eux serait contrebalancée par la solution que la possession de celui-ci apporterait au problème juif.

   La référence au "moindre mal" (consciemment ou inconsciemment appliqué) est devenue l'alibi moral du mouvement sioniste, neutralisant et submergeant Finalement l'angoisse de ses victimes. Ainsi, sans trop de remords de conscience, Herzl pouvait-il dire à propos de la population indigène du pays convoité : "Nous avons l'intention d'aider discrètement (unbemerkt) les populations misérables à traverser la frontière en leur fournissant du travail dans les pays de transit mais nous leur refuserons tout emploi dans notre pays[8]." Ainsi, également, ce principe fut-il institutionnalisé à travers le Fonds national juif qui finançait l'acquisition de terre en Palestine et pour qui les terres obtenues des Arabes étaient destinées à devenir "inaliénablement juives" et l'emploi des Arabes, hors de question en terre juive.

 

LA POLITIQUE SIONISTE

 

Mais si le concept sioniste peut être vu dans les prémisses du plan D, la mise en œuvre de celui-ci a aussi ses origines dans la pensée stratégique du sionisme. C'est le doux, cultivé et socialiste Chaïm Arlosoroff, directeur du département politique de l'Agence juive, qui jette l'éclairage le plus instructif sur cet aspect du problème. Dès le 30 juin 1932, Arlosoroff envoie à Chaïm Weizmann une lettre confidentielle dans laquelle il trace les grandes lignes de la stratégie sioniste telle qu'il la conçoit : la politique sioniste, précise-t-il, devra être conçue seulement en fonction du "rapport de force entre les deux peuples en lutte dans le pays[9]". A l'étape présente (c'est-à-dire en 1932), "les Arabes ne sont plus assez forts pour détruire notre position mais considèrent toujours qu'ils sont assez forts pour créer un Etat arabe".  L'étape suivante sera atteinte quand "le rapport réel des forces sera tel qu'il interdira toute possibilité de créer un Etat arabe en Palestine". Une autre étape suivra encore, durant laquelle "les Arabes seront incapables de contrecarrer la croissance de la communauté juive". Ce qui sera suivi à nouveau par une nouvelle étape où "l'équilibre [sic] entre les deux peuples sera établi sur les forces réelles et  sur une solution agréée du problème".

    Arlosoroff conclut que "dans les circonstances actuelles,  te sionisme ne peut pas être réalisé sans une période de transition durant laquelle la minorité juive pourrait mettre à l'épreuve la règle révolutionnaire instituée[10] [...] durant laquelle l'appareil d'Etat, l'administration et l'organisation militaire seraient entre les mains de la minorité". Arlosoroff est  conscient que cela "peut dangereusement ressembler à un certain état d'esprit politique que nous avons toujours rejeté", mais il "ne se résignera jamais à l'échec du sionisme avant qu'une tentative ne soit faite qui réponde sérieusement au sérieux de la lutte".

 

LE TRANSFERT DES ARABES

 

A l'exception des révisionnistes, les sionistes ne parlaient pas publiquement d'expulser la population arabe du pays. Mais il ne fait aucun doute que le problème était discuté entre eux. Dès 1931, Harold Laski, qui, à cette époque, était en contact permanent avec Chaïm Weizmann, écrivit à Félix Frankfurter aux Etats-Unis que "le problème économique" en Palestine était insoluble "à moins que le gouvernement britannique n'utilise la Transjordanie pour y installer les Arabes [farArab seulement[11]]. II restait à la commission royale Peel de 1937 à articuler les points de vue. Le rapport de la commission énonçait que "si (ainsi qu'il résulte de l'enquête) il est clair qu'une substantielle quantité de terres devrait être rendue disponible pour la zone juive, les plus énergiques efforts devront être déployés pour obtenir un accord sur un échange de terres et de population[12]". Le rapport précise que "cela devrait faire partie de l'accord que, en dernier recours, l'échange soit obligatoire'. Bien que, suite aux

recommandations de ce même rapport, quelque 1 250 juifs se soient retrouvés dans l'Etat arabe et plus de 200 000 Arabes dans l'Etat juif, l'utilisation du mot "échange" (pourtant un mot magique quand on parle de l'avenir des Palestiniens  arabes) par la commission ne peut désigner que quelque chose d'inhabituel. Mais ces recommandations de la commission n'étaient pas exclusivement suggérées par la partie anglaise. Weizmann et Ormsby-Gore (alors secrétaire britannique aux Colonies) en avaient âprement discuté  avant la publication du rapport de la commission. Selon les minutes, établies par Weizmann, de la rencontre des deux hommes le 19 juillet 1937, Weizmann avait déclaré au sujet du transfert de la population arabe : "J'ai dit que le succès complet du projet dépendait de ce que le gouvernement souhaitait : mettre en œuvre ces recommandations ou ne pas les mettre en œuvre. Le transfert ne pourrait être effectué que par le gouvernement britannique, et non par les juifs. J'ai expliqué pourquoi nous considérions que la proposition était d'une telle importance[13]." Le transfert des Arabes de Palestine fut une nouvelle fois recommandé vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, en deux occasions notables. D'abord par la direction du Parti travailliste anglais, en 1944, qui résolvait le problème en déclarant que "les Arabes devraient être encouragés à déménager et les juifs, à emménager", puis par l'ex-président Herbert Hoover qui, en octobre 1945, défendit une solution "technique" au problème palestinien, solution qui impliquait le transfert des Arabes palestiniens vers l'Irak. Il ne fait aucun doute qu'au moins la première de ces recommandations était d'inspiration sioniste et qu'elle était presque certainement l'oeuvre de Laski, à l'époque chef du parti travailliste. Le projet Hoover, s'il n'était pas d'inspiration sioniste, eut la bénédiction des sionistes (voir les louanges sur deux colonnes publiées par le New York Times du 16 décembre 1945 et signées par Elisha Friedman, de la Hadassah). Commentant ce projet, le Conseil d'urgence américano-sioniste publia une déclaration succincte, selon les mots du périodique officiel sioniste Palestine[14], selon laquelle "le mouvement sioniste n'a jamais prôné le transfert de la population arabe de Palestine mais a toujours maintenu qu'il y a en Palestine assez de place pour son actuelle population, juive et arabe, et pour plusieurs millions supplémentaires de colons juifs. Le développement de ces vingt dernières années l'a amplement prouvé ; cependant, quand des remèdes pris depuis longtemps s'avèrent inefficaces, il est temps d'envisager de nouveaux traitements." "Le plan Hoover, déclare le Conseil d'urgence, représente une nouvelle et importante approche à la réalisation de laquelle les sionistes seraient heureux de coopérer, avec les grandes puissances et les Arabes."

 

UN MINIMUM QU'ON NE PEUT RÉDUIRE DAVANTAGE

 

La recommandation des Nations unies de 1947 sur la partition annonça le cataclysme. La décision avait donné aux sionistes, qui détenaient moins de 7 % de la Palestine, environ 55 % du pays. La position officielle des sionistes était qu'il s'agissait là du "minimum irréductible" qu'ils pourraient accepter. Mais les opportunités qui s'ouvraient maintenant devant eux allaient plus loin que les mots. Car bien que la recommandation des Nations unies ait (inexplicablement) envisagé une partition pacifique, les moyens de la mettre en œuvre n'avaient jamais été sérieusement considérés. Une "couverture" de légalité était donc offerte à la partie qui "acquiescerait" à la volonté de la communauté internationale et procéderait respectueusement à sa réalisation. A l'inverse, nul besoin d'imposer de limite aux mesures punitives qui seraient prises contre ceux qui, défendant leurs droits fondamentaux, défieraient "la volonté de la communauté internationale". La situation, en termes de realpolitik, était susceptible d'être pleinement exploitée. Il y avait aussi d'autres considérations urgentes à prendre en compte, selon le point de vue sioniste. La plus importante était la question de la propriété de la terre. Bien que 90 % des propriétés juives en Palestine soient comprises dans l'Etat juif envisagé, une énorme proportion des terres cultivables n'était pas propriété juive ni n'entrait dans la catégorie des terres d'Etat dont la propriété aurait pu être reconnue par tout gouvernement. Ainsi, des 13 500 000 dunum[15] (dont 6 millions étaient désertiques et 7 millions, cultivables) de l'Etat juif selon le Plan de partage, seuls 1 500 000 dunum des terres cultivables étaient propriété juive. Le 30 janvier 1948, la Zionist Review, dans son supplément du Fonds national juif, notait : "Nous pouvons acheter 3 millions de dunum sans déplacer la population non juive ni lui causer aucun tort. Nous devrions ainsi obtenir 4 500 000 dunum sur les 7 500 000 qui peuvent être exploitables. Cela signifie 60 % des terres actuellement cultivables. Pouvons-nous nous permettre, en tant que peuple, de détenir moins de 60 % de la terre ?"

   Le problème de la propriété de la terre était fonction, dans les plans sionistes, d'une très importante immigration juive dans l'Etat juif prévu. La difficulté ici résidait dans le fait qu'il y avait autant d'Arabes que de juifs dans l'Etat juif proposé par l'ONU.

Mais c'était surtout la conscience de son pouvoir qui dictait la politique sioniste. Dès mars 1946 la Haganah avait déclaré au Comité d'enquête anglo-américain : "Si vous acceptez la solution sioniste mais ne pouvez et n'êtes pas désireux de la soutenir, s'il vous plaît, n'intervenez pas, et nous assurerons nous-mêmes sa mise en œuvre." En raison de la répugnance des Britanniques, pour des raisons à la fois intérieures et internationales, à réagir avec quelque sévérité aux provocations répétées des sionistes, la confiance de ces derniers en eux-mêmes s'accrut. Un peu plus tard, en 1947, le soutien des Américains et des Russes aux Nations unies en 1947 fit enfler leur ego. Mais si exagérée qu'ait pu être la conscience des sionistes en leur pouvoir, elle n'en repose pas moins sur un faisceau de faits, en rapport notamment avec la force dont disposaient localement les Arabes.

 A la fin de mars 1948, les sionistes étaient en mesure de déployer trois brigades du Palmach (qui constituaient une force très mobile d'attaque susceptible d'être déplacée là où elle manquait le plus), six brigades du Khish (Khayl Sadeh, ou Force de terrain), qui opéraient dans les "zones des six brigades" en lesquelles le pays était divisée, et deux brigades de l'organisation terroriste Irgoun. De plus, il y avait les forces du Khim (Khayl Matzav, ou troupes de garnison) , qui étaient au moins aussi nombreuses que celles du Khish, la police des colonies juives en dénombrant quelque 12 000 hommes, les bataillons des jeunes de Gadna, et les colons armés.

   Les armes dont disposaient ces forces étaient nombreuses et leur quantité pléthorique si l'on en croit les sources sionistes. Ainsi, Kimche cite-t-il Ben Gourion déclarant que, en avril 1947, la Haganah disposait entre autres de 10 073 fusils, 444 mitrailleuses légères et 186 mitrailleuses semi-lourdes[16].

 Mais ces chiffres ne comprennent pas l'armement de la police des colonies juives qui, après tout, faisait partie intégrante de l'organisation militaire sioniste bien qu'elle ne fît pas partie de la Haganah. En tout cas, dans les sources, que ce soit chez Lorch ou chez les Kimche, aucune référence n'est faite à la police des colonies juives. Mais même ces chiffres doivent sous-estimer l'armement de la Haganah. Par exemple, nous savons qu'un agent sioniste travaillant dans un pays, la Pologne, était à lui seul capable, avant la Seconde Guerre mondiale, d'expédier à la Haganah  2 250 fusils et 250 mitrailleuses[17]. Les données statistiques fournies par Lorch et Kimche doivent aussi être comparées aux informations disponibles dans les sources en hébreu, particulièrement Sefer HaPalmach. Nous savons d'après ce livre que, en mars 1948, les usines sionistes en Palestine produisaient 100 mitrailleuses légères par jour (ce chiffre passera à 200 à la fin de la première semaine d'avril) et 400 000 cartouches de 9 mm par mois[18]. De plus, ces usines avaient à faire face à des commandes aussi importantes que 150 000 grenades Mills et 30 000 obus de mortiers 7,62 - toute chose que ni Kimche, ni Lorch, ni aucun autre sioniste anglais ne signale.

 Les usines sionistes locales étaient vraiment pleines de ressources : il en sortait aussi des fusils-mitrailleurs, des mortiers de 5 et de 7,62 avec leurs munitions, des lance flammes (une des armes favorites des sionistes), des Piat (armes antichars) et un mortier lourd appelé Davidka qui était, par excellence, l'arme préférée des sionistes. Selon Kimche (p. 161), le Davidka "lançait de gros explosifs à quelque 30 kilomètres[19]". Le lecteur confiant pourrait penser qu'il s'agissait là d'un engin inoffensif et plutôt bizarre. En fait, le Davidka pouvait tirer un obus contenant 27 kilos de TNT, généralement dans les quartiers civils populeux où le bruit et le souffle de l'explosion provoquaient une frénésie de peur et de panique parmi les femmes et les enfants.

 

 LE VÉRITABLE PROBLÈME

 

 C'était ce pouvoir que, maintenant, les autorités sionistes mettaient à profit pour réaliser la vision de Herzl Les données essentielles de la situation du point de vue du pouvoir étaient les suivantes : entre les juifs et les Arabes de Palestine, c'étaient indiscutablement les premiers qui possédaient une puissance écrasante. Cependant, la force des Arabes résidait dans le fait qu'ils étaient in situ. Pour être défaits, les Arabes devaient être délogés, et délogés ils le seraient si les sionistes mettaient sur pied l'Etat qui leur avait été "donné" par les Nations unies. Car la décision de la partition des Nations unies de novembre 1947 ne consacrait nullement le statu quo existant en Palestine. Au contraire, la décision de la partition était une décision révolutionnaire conçue pour une redistribution territoriale radicale en faveur des sionistes. Pour réussir, les sionistes avaient à bouleverser le statu quo. Les actions, les initiatives et les voies de fait étaient par conséquent la condition sine qua non pour la réalisation des objectifs sionistes. Mais il y avait au moins deux facteurs qui pouvaient potentiellement les limiter. Le premier de ces facteurs était la présence des Britanniques en Palestine. Le second était les armées régulières des Etats arabes voisins. Les Britanniques avaient déclaré leur intention de quitter la Palestine le 15 mai 1948.

Ce jour-là le mandat prendrait fin et, au plan juridique, il y aurait un vide puisque la Grande-Bretagne refusait de partager ses responsabilités avec les Nations unies tant que durerait le mandat comme préliminaire à l'établissement du futur Etat. Il était donc possible que les armées arabes entrent en Palestine le 15 mai et que, compte tenu du vide juridique, elles puissent le faire en toute impunité. Mais si les armées régulières arabes entraient en Palestine alors que les Arabes palestiniens étaient encore in situ, les forces qui appuyaient le statu quo du pays (c'est-à-dire celles qui étaient opposées à la décision du partage) seraient victorieuses.

    Le problème le plus urgent pour les sionistes était donc de déloger les Arabes palestiniens avant le 15 mai. Mais comment allaient-ils pouvoir le faire avec les Britanniques encore dans le pays et affirmant leur juridiction exclusive sur celui-ci ? En dernière analyse, tout dépendait de l'attitude des Britanniques vis-à-vis de la partition et de la date exacte de leur retrait du pays. Contrairement à ce que pouvaient dire les sionistes, le gouvernement britannique n'était   pas complètement hostile à l'idée de partition, bien qu'il eût probablement préféré un Etat juif moins étendu que celui envisagé par les Nations unies. Mais c'était l'agenda du retrait britannique qui demeurait le nœud du problème. Il impliquait fondamentalement une décision militaire technique qui devait prendre en compte les exigences de la sécurité des forces britanniques durant leur évacuation, et cela primait toute autre considération. D'abord, l'inquiétude essentielle des sionistes était que les Britanniques ne maintiennent leur contrôle effectif sur tout le pays et n'abandonnent celui-ci d'un seul coup le 15 mai, facilitant ainsi la consolidation du statu quo en Palestine par les armées régulières arabes. Mais il devint vite évident que les Britanniques, tout en maintenant une autorité de jure sur la totalité du pays, étaient en train d'abandonner le pouvoir sur ses parties les unes après les autres. C'était précisément ce que désiraient les sionistes, car l'autorité de jure revendiquée par les Britanniques sur la Palestine constituait comme un bouclier qui les protégeait contre les armées régulières arabes. Cela donna le temps aux sionistes de déloger les Arabes de Pales tine et de créer dans le pays, le 15 mai, un nouveau statu quo qu'il allait être difficile aux armées régulières arabes,  avec les moyens dont elles disposaient, de renverser.

 

LES AUTRES PLANS

 

La planification militaire des sionistes obéissait à une stratégie en deux phases, adaptée à la situation. Dans le plan Gimmel, ou plan C, les objectifs étaient, bien qu'ils fussent désignés sous le terme de "contre-mesures", de maintenir une pression constante partout sur les Arabes de Palestine tout en gardant le contact avec les colonies juives situées dans la zone de l'Etat arabe envisagé. Yigal Allon, le commandant du Palmach, donnait deux raisons au maintien  de ces colonies : "a. La nécessité absolue de détourner une avance de l'ennemi vers les grands centres à forte population civile ; et, b., quand les forces attaquées [c'est-à-dire les forces juives] prévoient de lancer une offensive prochaine en vue de rétablir le contact avec les colonies qui auraient été isolées."

 La seconde phase de la stratégie sioniste était l'offensive totale pour conquérir et tenir le territoire dans la foulée du retrait des forces britanniques. Des deux points de vue logique et opérationnel, il s'agissait là d'un processus continu dont il était peu probable qu'il fût volontairement stoppé sauf s'il était effectivement contré. C'était l'essence du plan D. Selon les mots de Qravot 5708, le but du plan D était "de contrôler la zone qui nous avait été donnée par les Nations unies ainsi que les zones occupées par nous et qui étaient hors de ces frontières, et de mettre en place des forces pour contrer la possible invasion des armées arabes après le 15 mai[20]". Voilà qui est assez explicite.

   La transition du plan C au plan D dépendait dans une certaine mesure de la vitesse et de l'ampleur du retrait britannique. Mais il y avait aussi d'autres considérations, notamment en fonction du facteur économique. L'économie sioniste en Palestine avait un équilibre délicat et était étroitement interdépendante. Cela avait une influence directe sur le taux de mobilisation et, par conséquent, sur la puissance d'intervention dont devait disposer à chaque instant le haut commandement sioniste. Mais c'étaient deux facteurs largement imprévisibles qui, en fait, dictaient le calendrier de la réalisation du plan D. Le premier de ces facteurs était l'extraordi naire résistance manifestée par les Arabes de Palestine. Malgré les explosions de mines dans les quartiers résidentiels arabes et les incessants et impitoyables raids menés contre de pai sibles villages conformément au plan C, les Arabes tinrent leur terrain durant toute la période entre décembre 1947 et mars 1948. Jusqu'au 1er mars pas un seul village[21] arabe n'avait été évacué par ses habitants et le nombre de personnes qui quittèrent les villes mixtes fut insignifiant. Il apparaissait en fait que les Arabes resteraient sur le terrain et qu'ainsi ils empêcheraient le bouleversement du statu quo prévu par la décision des Nations unies. Et pas seulement : à la fin du mois de mars, les sionistes ne purent réussir, malgré leurs tentatives désespérées, à maintenir le contact entre les différentes parties du pays.

LA CRISE DE MARS

 

II n'est pas étonnant que la commission Palestine des Nations unies ait renoncé et déclaré que la partition ne pourrait pas être mise en œuvre pacifiquement. Il n'est pas étonnant non plus que Qravot ait décrit cette période, particulièrement la dernière semaine de mars 1948, "peut-être comme la plus sérieuse crise opérationnelle[22]" que les sionistes aient eu à affronter durant toute la guerre de 1948.

Mais autrement plus sérieux du point de vue sioniste était le revirement des Américains face à la partition. Vers la mi-mars, le gouvernement américain, contre toute attente, s'en était détourné, quels qu'aient pu être les sentiments personnels du président Truman à son sujet. Le Dr Silver, de l'Agence juive, décrivit la nouvelle politique américaine comme "une volte-face choquante[23]", le Congrès juif américain parla de "honteuse tactique et duplicité", et le congressiste sioniste Celler, de "revirement minable sournois[24]". Le commentaire peut-être le plus significatif vint du Dr E. Neumann, président de l'Organisation sioniste américaine, qui déclara que "si la recommandation de l'Assemblée générale est annulée, cela ne doit faire aucun doute que les juifs appelleront fortement à l'immigration et à la colonisation de toute la Palestine".

   C'est dans ce contexte que le plan D fut finalement mis en œuvre. Il envisageait une série d'opérations qui, si elles avaient réussi, auraient laissé en totalité la Palestine de 1948 sous occupation militaire. La description détaillée de ces opérations n'est pas l'objet de cet article mais j'en donnerai simplement la liste et préciserai sommairement leurs objectifs :

   1. * Opération Nachson, 1er avril: ouvrir un corridor reliant Tel-Aviv à Jérusalem et, ce faisant, diviser la majeure partie de l'Etat arabe en deux. (Echec.)

 

   2. * Opération Harel, 15 avril : une continuation du plan Nachson mais visant spécifiquement des villages arabes près de Latroun. (Echec.)

   3. Opération Misparayim, 21 avril : prendre Haïfa et disperser sa population arabe. (Réussite.)

   4. *Opération Chametz, 27 avril : détruire les villages arabes près de Jaffa et ainsi couper la ville du reste de la Palestine en vue de s'en emparer. (Réussite.)

   5. * Opération Jevussi, 27 avril : isoler Jérusalem par la destruction des villages arabes qui l'entourent et qui dominent, au nord, la route Ramallah-Jérusalem, à l'est, la route Jéricho-Jérusalem, et, au sud, la route Bethléem-Jérusalem.

Cette seule opération aurait conduit à la chute de Jérusalem en totalité et aurait rendu intenable la position arabe à l'ouest du Jourdain. (Echec.)

   6. Opération Yiftach, 28 avril : épurer l'Est de la Galilée des Arabes. (Réussite.)

   1. Opération Matateh, 3 mai : détruire les villages arabes reliant Tibériade à l'Est de la Galilée. (Réussite.)

   8. *Opération Maccabi, 7 mai : détruire les villages arabes près de Latroun et, par un mouvement tournant, pénétrer dans Ramallah, district nord de Jérusalem. (Echec.)

   9. Opération Gideon, 11 mai : occuper Beisan et repousser les communautés bédouines semi-sédentaires qui vivent dans le voisinage. (Réussite.)

   10. Opération Barak, 12 mai : détruire les villages arabes à proximité de Bureir, sur le chemin du Néguev. (Réussite partielle.)

   11. * Opération Ben Ami, 14 mai : occuper Acre et épurer l'Ouest de la Galilée des Arabes. (Réussite.)

   12. *Opération Pitchfork, 14 mai : occuper les quartiers résidentiels arabes dans la nouvelle ville de Jérusalem. (Réussite.)

   13. * Opération Schfifon, 14 mai : occuper la vieille ville de Jérusalem. (Echec.)

 

  Les astérisques signalent les opérations qui furent exécutées avant l'entrée des armées régulières arabes dans les zones dévolues à l'Etat arabe par les Nations unies. On remarquera que parmi ces treize grandes opérations du plan D, huit furent conduites en dehors des zones données aux sionistes par les Nations unies. Il est intéressant de noter que les Kimche ne mentionnent spécifiquement que cinq de ces opérations, dans un ouvrage dont l'introduction, signée par les auteurs, est pourtant intitulée : "Sur l'écriture de l'histoire contemporaine[25]."

 

LA TACTIQUE DU PALMACH

 

La meilleure description d'un des moyens adoptés par les sionistes pour réaliser leurs objectifs dans ces opérations est faite par Yigal Allon, le chef du Palmach, grand héros de la guerre de "libération".

   "Il ne restait devant nous que cinq jours, avant la date menaçante, le 15 mai. Nous voyions une nécessité de nettoyer la Galilée centrale et de créer une continuité territoriale juive dans la totalité de la zone de la haute Galilée. Les longues batailles avaient affaibli nos forces, et devant nous se dressait la grande obligation de bloquer les routes de l'invasion arabe [littéralement plisha, expansion]. Nous devions chercher les moyens qui ne nous forceraient pas à employer la force, de manière à obliger les dizaines de milliers d'Arabes récalcitrants qui restaient en Galilée à s'enfuir, car en cas d'une invasion arabe ceux-ci auraient pu nous attaquer par-derrière. Nous avons essayé d'employer une tactique qui tirerait profit de l'impression créée par la chute de Safad[26] et la défaite arabe dans la zone qui fut nettoyée lors de l'opération Matateh[27]- une tactique qui a fonctionné miraculeusement bien

  J'ai réuni tous les moukhtar juifs qui avaient des contacts avec des Arabes dans différents villages et leur ai demandé de glisser à l'oreille de quelques Arabes qu'un grand renfort juif était arrivé en Galilée et qu'il allait incendier tous les villages du lac Houle. Ils devaient suggérer à ces Arabes, comme à des amis, de s'enfuir tant qu'il en était encore temps. Et la rumeur se répandit dans toute la région du Houle que le temps était venu de fuir. Ils furent une myriade à décamper. La tactique atteignit complètement son but.

L'immeuble de la station de police de Khalsa tomba entre nos mains sans qu'un coup de feu ne fût tiré. La totalité de la zone était nettoyée, le danger était écarté des routes de transport et nous pouvions nous organiser le long des frontières face aux envahisseurs sans craindre pour nos arrières."

   Ainsi qu'il a été dit plus haut, le plan D recelait potentiellement des possibilités considérables qui ne pouvaient être réduites que par une éventuelle force contraire. Une étude des cartes des différents théâtres des opérations énumérées ci-dessus indiquerait que les sionistes étaient bien sur le point de dominer militairement la totalité de la Palestine. S'ils n'ont pas entièrement réalisé tous leurs plans, ce n'est pas parce qu'ils avaient des scrupules politiques ou des insuffisances techniques, mais parce que l'intervention des armées régulières arabes avait pris du retard. Ceci est confirmé par Yigal Allon, qui était bien placé pour le savoir.

    "Cette étape de la guerre, qui avait été rendue possible par l'évacuation progressive des Britanniques et par l'entrée des armées arabes dans le pays, donna à la Haganah des victoires décisives. Grâce à la guerre offensive locale [c'est-à-dire les plans C et D], la continuité du territoire juif était accomplie et aussi la pénétration de nos forces dans les zones arabes. La fuite des Arabes, qui concerna un grand nombre d'entre eux, permit à nos forces de contrôler plus facilement de vastes zones et fut une charge pour   l'ennemi, qui dut faire porter tous ses efforts sur l'absorption et l'organisation des réfugiés. Il est facile d'imaginer l'esprit de défaite que les réfugiés amenèrent avec eux dans les zones arabes. S'il n'y avait as eu la perspective de l'invasion arabe, le déploiement des forces de la Haganah n'aurait pas cessé et elles auraient pu, sur leur lancée, atteindre les frontières naturelles de l'Ouest israélien, parce que, à cette étape, la plupart des forces ennemies sur le terrain étaient paralysées[28]."                  (Traduit de l'anglais par Jean-Claude Pons.)

 

 Sources :

Walid Khalidi « Le plan Dalet et la guerre d’expulsion des Palestiniens » pp 61-100 in « Le Droit au Retour » dirigé par Farouk Mardam-Bey et Elias Sambar. Editions Sindbad Actes Sud 2002.

 



[1]"The Fall of Haïfa", Middle East Forum, décembre 1959.

[2]  "Plan Dalet", Middle East Forum, décembre 1961.

 

[3]"Why Did the Palestinians Leave ?", Middie East Forum, juillet 1959.

 

[4]J. et D. Kimche, A Clash of Désunies, Praeger, New York, 1960.

[5]G P. Putman's Sons, New York, 1961.

[6]Palmach est l'abréviation de Plagot Machats, c'est-à-dire "bataillons de la mort" (crushing battalions). Voir Sefer HaPalmach, édité par Zrubebel Gilad, Tel-Aviv, kibboutz HaMeuchad, 1953.

[7]  Qravot 5708, Israël Défense Force (armée israélienne), Marakhot, Tel-Aviv 1955.

 

[8]  L. Leonhard, "The Truth about Palestine", in Libertas, 1960.

 

[9]  Voir The Jewish Frontier d'octobre 1948.

[10]Tous les italiques à l'intérieur des citations sont de l'auteur.

[11]  Kingsley Martin, Harold Laski, p. 210.

[12]  Ibid.,p.391.

[13]Voir jewish Chronicle, 13 août 1937.

[14]Palestine, vol. 2, n° 9-10, nov.-déc. 1945, p. 16.

 

[15]  1 dunum= 1 000 mètres carrés.

[16]  T et D Kimche, A Clash of Destinies, op. cit., p. 76.

[17] Haut commandement, mouvement de la résistance juive, au directeur adjoint (joint chairman). Voir Herbert Agar, The Saving-Remnant, p. 204

[18]Sefer HaPalmach, op. cit., vol. 2, p. 51.

[19]J. etD. Kimche, A Clash ofDestinies, op. cit., p. 161.

 

[20]Qravot5708, op. cit., p. 16.

[21] L'auteur reconnaît qu'il est ici dans l'erreur. Au moins 10 villages parmi les 400 qui tombèrent durant la période 1948-1949 furent investis par les forces sionistes le 1er mars 1948.

[22]Qravot 5708, op. cit., p. 15.

[23]New York Times, 20 mars, p. 3.

[24]New York Times, 21 mars, p. 6.

 

[25]  J. et D. Kimche, On Writing Contemporary Histwy, p. XXX.

[26]Safad tomba entre les 11 et 12 mai 1948.

[27] L'opération Matateh est la septième sur celles données p. 80.

[28]Sefer HaPalmach, op. cit., vol. 2, p. 286 (traduction littérale).

Rubriques: