Gn 15,18. En ce jour-là, le Seigneur fit alliance avec Abram, en lui disant: Je donnerai ce pays à votre race, depuis le fleuve d'Egypte, jusqu'au grand fleuve d'Euphrate;
Gn 15,19. Tout ce que possèdent les Cinéens, les Cénézéens, les Cedmonéens ....  
Des arnaques, on en a connu. mais comme celle-ci: jamais!

 

On ne badine pas avec l’amour à Gaza

Dans la bande de Gaza, « les F16, on a l’habitude, mais un baiser »... L’écrivain Mohamed Kacimi a animé des ateliers de théâtre avec des étudiants palestiniens. Amour, religion et drones : il raconte.
Cette année, j’ai appris que le département de français de l’université Al Aqsa, dans la bande de Gaza,était le seul département mixte du territoire, et qu’on venait d’y ouvrir un nouvel Institut français.

MAKING OF
Mohamed Kacimi est écrivain et dramaturge, délégué général d’Écritures vagabondes, une association organisant des résidences d’écritures internationales. Il est allé animer un atelier de théâtre à Gaza, et nous raconte cette aventure.
J’ai conçu alors le projet d’aller sur place animer un atelier d’écriture et de jeu autour de la pièce de Musset « On ne badine pas avec l’amour ».
Une pièce qui pose le problème de la relation homme-femme, en même temps qu’elle s’attaque à la question de la foi et de la religion. Pour mener un projet aussi fou, il faut des gens insensés. J’ai pris contact avec Hervé Loichemol, directeur de la Comédie de Genève dont je connais la passion pour les théâtres du monde. Il a accepté tout de suite de participer à cette aventure.

Le haut-parleur hurle « Go. »
Je débarque à l’aube à Tel Aviv. Il fait chaud. Il fait beau. Nous sommes un dimanche, premier jour de la semaine en Israël. Les routes sont bondées.
Nous filons vers le Sud, dépassons Ashkelon et, au bout d’une heure, nous arrivons au poste frontière, Erez. Des remparts, des miradors, un terrain labouré par les chenilles des blindés. Des caméras partout.
Pour franchir ce poste, je dois montrer mon numéro d’inscription auprès de l’armée qui a reçu ma demande au mois de mai 2013.
Je passe le premier contrôle ; derrière des vitres blindées des soldats examinent mon document. Ils me demandent d’attendre sur un banc face à une porte blindée. Au bout d’un moment, un voyant vert s’allume. Une voix hurle dans le haut-parleur « Go ».
Je débouche sur une grande esplanade goudronnée. Je suis seul. Des soldats des troupes d’élite, les Golanis, arpentent l’esplanade avec le doigt sur les gâchettes de leurs fusils d’assaut.

« Toute la beauté d’Israël » au guichet
Au bout de l’esplanade, il y a une sorte de terminal d’aéroport, en béton avec une structure métallique peinte en bleu. Le terminal est vide, depuis des années : rares sont les personnes qui rentrent ou sortent de la Bande de Gaza.
Derrière les barbelés et les murs vivent 1,5 million de personnes qui ne peuvent quitter de ce territoire grand comme un mouchoir de poche. Depuis la chute des Frères musulmans, l’Egypte a fermé le seul point de passage qui était celui de Rafah.
Même la mer est interdite aux Gazaouis qui ne peuvent aller au delà de 4 000 mètres vers le large sans quoi ils se font tirer dessus par les gardes-côtes.
Dans le vaste terminal, il règne un grand silence. Seul un guichet est allumé. Arrive mon tour, la porte en acier s’ouvre. Je me retrouve face à trois jeunes filles – qui disent, selon la formule de l’inénarrable Régis Debray, » toute la beauté d’Israël » –, une Sépharade, une Slave et une Falasha. La Slave me demande ce que je viens faire Gaza.
« Qui vous invite à Gaza ? »
Je crie dans le micro :
« Je vais faire des ateliers de théâtre. »
Elles se regardent étonnées, ébahies même ; la Slave hurle à son tour :
« Des ateliers de quoi ? »
Je crie :
« Des ateliers de théâtre ! »
La Falasha n’en revient pas :
« Writing workshops in Gaza ? [“Des ateliers d’écriture à Gaza ? Ndlr]
– Yes, yes, I am a writer.” [Oui, oui, je suis écrivain. » Ndlr]
Les filles reprennent :
« Qui vous invite à Gaza ?
– L’Institut français ! »
Les filles s’esclaffent :
« Ils sont vraiment fous ces Français ! »
Elles appuient sur le bouton. La porte en acier s’ouvre, le voyant vert s’allume, le haut-parleur hurle à nouveau « Go. » Je cours. Je suis à Gaza.

Des enfants sur des ânes décharnés
L’arrivée à Gaza prend à la gorge. Passés les deux check points, l’un de l’autorité palestinienne, l’autre du Hamas, on a l’impression de traverser un paysage d’apocalypse.
Là, des étendues de sables retournées au bulldozer, des carcasses d’immeubles soufflées par des missiles. Plus loin, des hommes ramassent des sacs de plâtres tombés d’une charrette que traînait un cheval mort subitement ; des enfants montés sur des ânes décharnés qu’ils pressent à coups de planches.
La plage est couverte de sortes de huttes en branchages qui accueillent les familles quand l’été veut bien venir. Tout est déglingué. Tout semble avoir été cassé ici, l’air, le ciel, la mer, les murs, les hommes, les oiseaux, les nuages.
Le centre ville, Gaza City, étonne par ses tours, ses boutiques, ses voitures de luxe, allemandes ou coréennes, le tout côtoyant des files d’ânes et de mules.

L’Institut français, avenue Charles de Gaulle
Au cœur du quartier résidentiel al Rimal, avenue Charles de Gaulle, se trouve l’institut français. Un bâtiment ocre et blanc, flambant neuf, posé là, comme par hasard ou miracle, avec un jardin recouvert de gazon anglais, une cafeteria, une médiathèque, une salle de spectacle.
On y croise des jeunes filles, en jean, les cheveux au vent qui fument le narguilé, d’autres avec un voile Rutana comme elles disent, inspiré des clips des télés libanaises, et qui échangent de torrides SMS avec leur compagnon assis juste en face d’elles.
Dans la salle de concert, un groupe local répète le tube de Khaled « On va s’aimer, on chanter » qui fait fureur dans tout Gaza. Et du côté des couloirs, un jeune cinéaste parle de son séjour à Ajaccio. Sur des fauteuils jaunes, d’autres jeunes filles feuillètent « Maison et Jardins » ou le dernier Goncourt.
La cafeteria ne désemplit jamais. Tenue par l’opulent Samir, elle ouvre de 8 heures du matin à 19 heures. Les jeunes y viennent pour se sentir en liberté.
Contrairement aux autres instituts de la région, transformés ces dernières années en bunkers inaccessibles – je pense à celui de Beyrouth – l’Institut de Gaza est ouvert sur la rue et le monde.
5 ans et trois ministres pour les négociations
Son histoire est un roman qui commence en 2005, quand l’Autorité palestinienne, à l’époque au pouvoir, offre à la France un terrain de 2 000 m² situé avenue Charles de Gaulle– terrain d’une valeur de 2 millions de dollars.
A l’époque la France disposait d’une petite villa, située rue Victor Hugo, dans le même quartier mais dont les capacités d’accueil étaient très réduites.
Devant la demande de plus en plus forte, de cours, d’activités, les autorités françaises décident de lancer un ambitieux projet de construction d’un grand institut français à Gaza. Les négociations démarrent à un très haut niveau et vont user trois ministres des affaires étrangères.
Il fallait bien sûr obtenir des autorités israéliennes les autorisations nécessaires pour laisser passer les matériaux de construction, mais surtout, leur donner l’assurance que le centre n’allait pas devenir un lieu de propagande contre la politique de l’Etat hébreu.
Il convient de préciser que la France est le seul pays au monde à maintenir une présence à Gaza depuis l’incendie du British Council en 2006.
Après cinq années de tractations, de négociations, de guerres et de trêves, le chantier débute enfin en janvier 2012. Il va coûter 1,2 million d’euros.
Difficile de faire venir un clou alors du ciment...
Mais en raison du blocus draconien imposé à la bande de Gaza, depuis la prise du pouvoir par le Hamas, l’introduction du moindre clou doit suivre une procédure complexe. Comment faire passer 4 000 tonnes de ciment, de gravier et de fer ?
Une équipe du Consulat général de France à Jérusalem se charge de cette mission. Anthony Bruno, alors futur directeur de l’IFG, en fait partie.
A chaque fois, il faut être à 7 heures du matin au terminal de Kerem Shilom, à la frontière entre Israël, Gaza et l’Egypte (et à 2 heures de route de Jérusalem) pour accompagner les convois du chantier. Les règles du terminal sont très strictes : toutes les marchandises et les cargaisons doivent être à découvert, qu’il pleuve ou qu’il vente. Les containers, les bênes et les citernes sont interdits.
Le camion arrivant d’Israël franchit les enceintes de sécurité, la marchandise est déchargée sur une dalle de béton et inspectée méticuleusement. Le camion israélien ressort. Un sas s’ouvre et laisse passer un camion palestinien, qui charge la cargaison.
Après un an de navettes, et le passage de 100 camions de 40 tonnes, l’Institut sort de terre grâce aussi à la volonté des entreprises palestiniennes à qui le projet a été confié.
Un cabinet local d’architecture, Zawaya, intervient pour assurer l’équipement et le mobilier de l’Institut qui ouvre enfin ses portes au mois de novembre 2013. Depuis il a accueilli plus de 12 000 visiteurs.

Des pressions de tous les côtés
Mais passées les difficultés de la construction, il reste à gérer au quotidien la situation kafkaïenne du lieu. L’Institut français de Gaza est une institution française dans un territoire tenu par une autorité – le Hamas – que la France ne reconnaît pas et qui diffuse des valeurs, une culture, une pensée que le Hamas n’admet pas.
Cependant le mouvement islamiste tolère ce lieu de « sédition » et n’est jamais intervenu directement pour interrompre une de ses activités.
Bien entendu, chaque programmation d’un groupe, d’un évènement, ou d’un film doit être minutieusement étudiée. Car au delà de l’éventuel pression des islamistes, les mentalités à Gaza sont assez traditionalistes en comparaison à celles de Ramallah par exemple.
Nourrie d’intervenants et d’artistes extérieurs à la bande de Gaza, la programmation est également soumise aux caprices du voisin israélien et de son bon vouloir : pas d’accès sans permis fourni par les autorités de l’Etat hébreu, qui a du mal à croire que la France déploie tous ces efforts à des fins d’action culturelle.
Chaque demande de permis fait l’objet d’une enquête approfondie, sans jamais de garantie d’accord. En 2013, un groupe de musiciens de Belfort a reçu ses permis in extremis la nuit précédant sa venue à Gaza.

Une roquette et l’événement tombe à l’eau
Le centre sert essentiellement de lieu d’accueil et de promotion des artistes palestiniens dont certains sont reconnus à l’échelle internationale. La programmation artistique – plus de quarante évènements depuis l’ouverture – relève aussi du casse-tête et du parcours du combattant pour Anthony Bruno et toute l’équipe locale du centre culturel.
Il faut bien sûr préparer des mois avant les autorisations nécessaires d’accès des artistes à la bande et assurer la bonne coordination avec l’armée israélienne mais étant donné la situation fluctuante (si ce n’est versatile) de la région, il suffit d’un coup de feu ou d’une roquette lancé depuis la bande de Gaza pour que le poste frontière d’Erez ferme et que l’évènement préparé depuis des mois tombe à l’eau.
Cela demande une présence au quotidien et une grande vigilance. Le directeur est sur le pont pratiquement en permanence, et ses déplacements ainsi que ceux de ses invités sont minutieusement surveillés.
Après la fermeture des cinémas, plusieurs ont été brûlés par les islamistes, ce qui fait que l’Institut français est devenu l’ultime espace de libertés à Gaza. Selon Anthony Bruno, si le lieu a résisté à toutes les guerres, intifada et opérations israéliennes – dont les dernières, Plomb durci en 2008-2009 et Pilier de défense en 2012 – c’est qu’après plus de vingt-cinq années d’activités, jamais interrompues, il a cessé d’être perçu uniquement comme un centre culturel étranger. Il est devenu un lieu de vie à part entière pour les habitants de Gaza, qui se le sont appropriés.

Dans les tunnels, même les voitures passent
Il est presque devenu un centre au cœur de Gaza. Un lieu où les Gazaouis se sentent revivre. Contrairement à ce qu’on croit, Gaza n’est pas Kaboul et ces rues ne sont pas peuplées de barbus en kamis et Reebok qui traînent derrière eux des filles en niqab noir.
Le Hamas est confronté aujourd’hui à une réelle contestation et voit son pouvoir fragilisé depuis la chute des Frères musulmans en Egypte. L’arrivée des islamistes égyptiens au pouvoir a représenté une véritable bouffée d’oxygène pour Gaza ; l’ouverture du point de passage de Rafah, le ravitaillement et l’aide matérielle ont donné au Hamas un second souffle alors que la bande était au bord de l’asphyxie.
Mais le coup de force de l’armée égyptienne a changé la donne depuis. Au delà de la diabolisation des Palestiniens, largement relayée par les médias égyptiens, le Hamas est devenu l’ennemi à abattre.
Ces dernières semaines, les Egyptiens affirment avoir détruit plus de 1 300 tunnels à Rafah. Loin d’être une simple activité de contrebandiers, les tunnels représentent en réalité la principale industrie de la Bande.
Véritables entreprises, les 1 500 passages emploient plus de 60 000 personnes, les ouvriers chargés de la construction des tunnels sont déclarés, et permettent d’alimenter Gaza en essence, cigarettes, matériaux de construction, médicaments... Et même l’importation des voitures, en 2010, 13 000 voitures ont emprunté cette autoroute souterraine pour rejoindre Gaza.
Ce commerce rapportait des taxes conséquentes au Hamas, plus de 150 millions de dollars, et son arrêt contraint aujourd’hui l’organisation islamiste à ne payer que la moitié des milliers de fonctionnaires.

La dislocation de l’entité palestinienne
Face à cette crise, le Hamas semble moins disposé que jamais à remettre en jeu son pouvoir en acceptant de nouvelles élections. Mais l’Autorité palestinienne y tient-elle vraiment à ces élections ?
Samir G., professeur à l’Université de Gaza, répond :
« Je ne crois pas, si demain il y a des élections libres, tout Gaza votera pour le Fatah et toute la Cisjordanie votera pour le Hamas. »
Donc, Mahmoud Abbas préfère rester à Ramallah.
Une chose est certaine : c’est la dislocation de l’entité palestinienne. Coupée politiquement, physiquement de la Cisjordanie, les habitant de Gaza se vivent comme un peuple à part, oublié du monde, et qui est en passe d’oublier qu’il a laissé une partie de lui-même à Jérusalem, Ramallah ou Jéricho.

Le Louvre et Orsay dans le couloir
Le campus de l’Université Al Aqsa est coupé en deux, une partie pour les garçons, l’autre pour les filles. Les deux sexes ne se croisent pas. Mais au fond de la cour, il existe un corridor dont le mur bleu porte cette inscription : « La Seine ». Dessus sont collés des dizaines de CD, chacun porte le nom d’un monument parisien : le Louvre, le Musée d’Orsay, les Invalides...
On pousse une porte et on tombe sur une grande salle, équipée d’une table de conférence en bois, autour de laquelle sont assis, mélangés, des garçons et des filles. 
Nous sommes dans l’u des rares (sinon l’unique) espace de mixité de la bande de Gaza.
Un homme veille sur cet espace de liberté inouï : Ziad Medoukh, poète, professeur de français et responsable du département. Et une chose frappe d’emblée, l’excellent niveau de français des étudiants. La plupart des enseignants sont des palestiniens qui ont vécu en Algérie ou en Tunisie et qui ont appris le français dans ces deux pays.
Je raconte aux étudiants l’histoire d’« On ne badine pas avec l’amour », le voyage de Sand et de Musset à Venise. Leur amour, les folies de Musset, sa maladie, la rencontre de Sand avec le médecin italien, le retour à Paris du couple, leur séparation et les conditions d’écriture de la pièce.

« S’il ne croit pas en Dieu il ne peut pas aimer »
J’insiste sur l’anticléricalisme de Musset, il ne peut y avoir d’amour là où la religion domine. Tout de suite la question de la religion se pose :
« Pourquoi Perdican dit qu’il ne croit pas en une vie immortelle ?
– Parce qu’il est athée.
– Il ne croit pas en Dieu ?
– Oui !
– C’est grave.
– C’est pas possible, s’il ne croit pas en Dieu il ne peut pas aimer !
– Moi, je pense, je crois, qu’il est possible d’aimer sans croire en Dieu. »
Un ange passe dans la salle. Une étudiante en deuxième année reprend :
« Monsieur, je ne crois pas que l’amour soit possible sans Dieu.
– C’est possible, mais je remarque aussi que parfois il y a des hommes qui aiment tellement Dieu qu’ils en arrivent à haïr les hommes, en particulier les femmes.
– Mais ils ne représentent pas le vrai islam.
– Là, aussi, je me pose une question : chaque fois qu’un problème se pose on nous dit ce n’est pas le vrai islam, comme s’il y avait un islam de contrefaçon et un islam d’origine. Seulement nous n’avons jamais vu cet islam idéal. »
« Es-tu moins intelligente que ton frère ? »
Je poursuis :
« Prenons le cas des femmes, croyez-vous qu’elles sont libres en Islam ?
– Bien sûr.
– La question ne se pose pas.
– Le Prophète a libéré la femme.
– Tant mieux. Pouvez vous me dire pourquoi l’islam autorise le musulman a épouser une chrétienne ou une juive et qu’il l’interdit aux femmes.
– Parce qu’on a peur que la femme ne se convertisse à la religion du mari.
– Vous pensez que les femmes sont faibles d’esprit ?
– Beaucoup le disent.
– Pas du tout Monsieur.
– Es-tu moins intelligente que ton frère ?
– Je suis plus intelligente !
– Alors pourquoi cet interdit ?
– Parce que c’est Dieu !
– Sans parler de Dieu, est-ce qu’il nous est possible de penser que des fois les hommes font les lois qui les arrangent et les prêtent à la religion ?
– Ils font ça tout le temps.
– Monsieur, je croyais que vous étiez là pour nous parler de théâtre, pas de religion.
– Justement, le théâtre sert à poser des questions, toutes les questions.
– Et il donne des réponses, le théâtre ?
– Non, on se contente de poser les bonnes questions, et c’est déjà beaucoup. »

Après les tirs, les drones
Durant la nuit qui suit, le Jihad islamique envoie plus de 50 roquettes sur Israël. Les roquettes sont tombées dans le désert. Liberman [ministre israélien des Affaires étrangères, ndlr] déclare dans la soirée qu’Israël va réoccuper la bande de Gaza, Netanyahou assure que la réplique sera très forte.
Nous retenons notre souffle. Il pleut. Du troisième étage, on voit le ciel rouge et la mer noire. Un orage secoue la ville.
Puis d’un coup la nuit se déchire. Les F16 de l’aviation israélienne foncent sur la banlieue de Gaza et frappent surtout le camp de Béti Hanoun, d’où sont partis les tirs. Les bombes visent des terrains vagues. Parce que les islamistes frappent des coins déserts, Israël bombarde des espaces vides. C’est ce qui résume l’absurdité de ce conflit.
Au réveil, j’aperçois un grand ballon blanc qui flotte dans le ciel de Gaza. C’est un dirigeable truffé de caméra et de micros qui scrute et enregistre le moindre battement de cœur dans la ville.
Le ciel de Gaza est aussi saturé que le périphérique parisien un samedi soir. Il est encombré d’une foultitude de drones qui 24 heures sur 24, surveillent, écoutent, auscultent, suivent les gens, interceptent leurs SMS, leurs coups de fils, les prennent en filature, flairent leurs traces, Le bourdonnement fait partie de la vie à Gaza.
A cause de leur bruit permanent – « zzzzzzz zzzzzzz zzzzzzz » –, les Gazaouis les surnomment « Zananana » .

Les enfants applaudissent les belles gerbes
Quand un drone survole un quartier, il perturbe les fréquences des télévisions et coupe le signal du satellite Nil SAT qui diffuse la plupart des chaînes arabes.
Au delà de ces perturbations presque dérisoires, le drone remplit une fonction hautement symbolique : il dit à chaque individu qu’il n’a pas d’intimité, qu’il est scruté du ciel, comme l’a déclaré au Washington Post le lieutenant-colonel R, commandant de l’escadron de drones qui vole au-dessus de Gaza :
« Je peux voir si le moteur de votre voiture est allumé et si vous fumez une cigarette. »
Ahmad, professeur de français, né en Algérie, et établi à Gaza depuis une dizaine d’années, m’explique :
« Avant les Israéliens étaient quelque part, avec leurs colonies ou leurs casernes. Depuis qu’ils se sont retirés, ils sont partout. »
Le drone est aussi une machine à tuer. Il peut indiquer une cible aux F16 comme il peut lâcher du ciel un missile sur une voiture, une moto en pleine course ou un suspect qui prend sa douche.
Depuis que les parents, pour rassurer les enfants, leur ont raconté que les missiles qui tombent du ciel sont des feux artifices, les enfants scrutent le ciel de Gaza pour applaudir les belles gerbes.

« Monsieur c’est une catastrophe ! »
Le lendemain, je retrouve mes étudiants. Ils font grise mine.
« Monsieur c’est une catastrophe !
– Je sais, il paraît qu’il y a eu 30 sorties de F16...
– Non, on parle pas de ça, on parle de la scène de la fontaine, quand Perdican rencontre Camille.
– Et il est où le problème ?
– Monsieur, comment on joue “Mon cousin je vous ai refusé un baiser, le voici” ?
– Camille embrasse Perdican.
– Comment ?
– Sur la joue.
– Ca va être la guerre
– Non, vous êtes fou monsieur !
– C’est pas possible.
– On est à Gaza, le F16 on a l’habitude, mais un baiser...
– Quand vous êtes sur scène, vous n’êtes plus vous-même, vous êtes le personnage que vous incarnez.
– C’est à dire je dois convaincre ma famille que je ne suis plus Houda, mais Camille.
–- Et moi, je ne suis plus Ahmad, mais Perdican. »
 
Perdican et Camille (Mohamed Kacimi)
« C’est ça, et si vous intégrez ça, c’est que vous savez ce que c’est que le théâtre.
– Mais personne à Gaza ne va nous croire.
– Justement, c’est notre travail.
– Mais vous ne connaissez pas les Gazaouis.
– Vous savez qu’en France il y a des comédiens qui jouent nus ?
– Non, ce n’est pas vrai ?
– Et même des femmes ?
– Même des femmes !
– Et on ne leur fait rien du tout ?
– Rien...
– C’est dommage, ça veut dire que les Français ne prennent pas au sérieux le théâtre... »

« Nous voulons vivre, c’est tout »
J’ai passé dix jours avec ce groupe d’étudiants extraordinaires, à parler de théâtre, du monde, des libertés. Cette expérience m’a permis de renouer avec la subversion du texte, du théâtre.
La pièce de Musset devient d’un coup actuelle, posant des questions comme « L’amour est-il possible dans une société si gangrenée par la religion ? »
Chaque mot a sa portée, chaque geste a son impact. Le plateau devient pareil à un champ de mines où ces filles et ces garçons savent qu’ils sont désormais libres de tout faire, de tout dire.
J’ai essayé plusieurs fois de les faire écrire sur le quotidien, sur la guerre, sur l’incarcération collective, mais à chaque fois je me suis heurté à leur refus de transcrire ce réel.
Au contraire, dans tous leurs écrits, il y a une volonté de transfigurer l’ordre des choses, non d’en accentuer le tragique. Il est vrai également que les nouvelles générations ne veulent plus que leur pays soit assimilé tout le temps à l’image d’une mère qui pleure son bébé au milieu des décombres.
Partout où je suis allé, j’ai entendu la même phrase :
« Nous voulons vivre, c’est tout. »
Elle arrache son foulard dans les coulisses
Je devais être rejoint par Hervé Loichemol quelques jours avant la représentation d’extraits d’« On ne badine pas avec l’amour ».
Mais la veille de son départ, l’armée israélienne a fermé – on dit « verrouillé » – le point de passage Erez, jusqu’à nouvel ordre. Pourquoi ? C’est comme ça.
Même Bruno Anthony est resté bloqué à Jérusalem. Je m’improvise donc metteur en scène.
La salle de spectacle grouille de monde. Des enfants des écoles françaises de la ville chantent « On va s’aimer, on va chanter ». Les étudiants d’Al Aqsa sont sur leur trente et un. Ahmad – Perdican– est en trois pièces ; Huda – Camille – a mis un joli chapeau rose pour cacher son foulard.
Rawane qui joue Rosette, arrive en robe rose d’époque et juste avant d’entrer en scène arrache son foulard et libère ses cheveux. Un murmure se fait entendre dans la salle pleine comme un œuf.
 
Rosette, cheveux à l’air, et Perdican, Gaza 2014 (Mohamed Kacimi)
Je suis frappé par son geste et lui demande :
« Tu n’as pas peur d’enlever ton voile comme ça, Rawane ?
– Vous vous trompez monsieur, je ne suis pas Rawane, je m’appelle Rosette. »

Vivre dans la merde, se prosterner sur du marbre
Pour sortir de Gaza c’est toute une histoire.
Il faut d’abord longer le boulevard de la mer. A droite, des bidonvilles construits en toile et en bâche car il n y a ni bois ni fer dans le pays avec la pénurie du fuel. On fait feu de tout bois, comme on dit.
A gauche et face à la mer, jaillie des vagues, une mosquée rutilante, don de l’Emir du Qatar au valeureux peuple palestinien. Un endroit où on peut se prosterner dans le luxe au moins. Telle peut être la devise de l’islam wahhabite : on peut vivre dans la merde, mais il faut se prosterner sur du marbre, au moins.
Plus loin, toujours en longeant la mer, on passe devant la cité du retour, des HLM construits juste après les accords d’Oslo, devenus depuis un bidonville.
Non loin de là, une carcasse, un immeuble de trois étages qui a reçu une bombe à implosion. On voit aussi plusieurs blocs de bétons avec le drapeau palestinien, un café maure et un petit guichet : c’est le poste frontière de l’autorité palestinienne. Le seul qui reste dans la bande et qui sert d’interface entre Israël et le Hamas.
Le fonctionnaire inscrit mon nom sur un registre et me prie de lire la grande affiche avec les consignes de voyage :
« Autorité Palestinienne
A la demande des autorités israéliennes nous portons à la connaissance des voyageurs qu’il est formellement interdit de sortir avec :
•    des équipements électriques ou électroniques ;
•    les cigarettes et le tabac pour narguilé ;
•    toutes sortes de nourriture et de boissons (viandes, poissons, piment rouge fort, thym et toutes sortes d’épices). »

A partir de là commence le voyage vers Erez.
« Mettez les bagages sur la table et ouvrez-les »

On emprunte un très long couloir, large de 2m ; de part et d’autres, il y a du grillage en acier, et le toit est en zinc. Avant l’arrivée du Hamas, chaque jour, 30 000 mille personnes passaient par ce couloir.
Au fond, on voir le mur qui ceinture toute la bande de Gaza et les miradors. Et à la fin du parcours on arrive devant deux portes en fer, pareilles à de banales portes d’appartement. L’une s’ouvre automatiquement et je me retrouve dans une grande salle très haute de plafond.
A l’angle droit, il y a trois chaises en plastique orange, et sur l’une d’elles un rouleau de sopalin. Au milieu de la salle sont disposées trois tables en bois, dépareillées et abimées. Elles sont surmontées d’une caméra. Une voix hurle :
« Mettez les bagages sur la table et ouvrez-les. »
La caméra tourne. Une minute passe. La porte d’en face s’ouvre. Je me retrouve dans un couloir, vide. Le sol est en ciment et sur les murs il n’y a aucune inscription.
Au bout du couloir, il y a trois tourniquets aux barres très rapprochées et massives. Je débouche sur un grand corridor, avec, à gauche, un alignement de portes en acier bleues. Il y en a sept, chacune portant un numéro, l’inscription « Exit », ainsi qu’un voyant rouge et un voyant vert.
« Mettez vos affaires dans le bac »
Tous les voyants sont rouges. Il faut attendre. Là, j’ai pensé à cette scène de « Si c’est un homme » de Primo Lévi, quand après son voyage dans le convoi il arrive avec ses camarades dans une grande salle vide. Ils meurent de soif, alors que dans la salle il y a un robinet surmonté d’un écriteau « eau non potable ».
Lévi disait que c’était ça l’image de l’enfer. Justement à Erez – sans faire de comparaison fallacieuse – c’est l’enfer, toutes ces portes fermées qui portent l’inscription « Exit ».
Enfin, la porte sept s’ouvre. Je me retrouve dans une salle où règne un bruit d’ancienne usine. Elle est équipée de tapis roulants avec des cylindres métalliques. Par terre sont disposés de grands bacs en plastique blancs, sales, avec des numéros peints en noir.
Une voix dans le haut-parleur hurle :
« Mettez toutes vos affaires dans le bac, ouvrez toutes les affaires, sac, valises, ne laissez rien sur vous et placez le bac sur le tapis roulant. »
Je m’exécute. Une autre porte s’ouvre, vers une autre pièce, avec, au milieu, une sorte de capsule, ou de cabine de douche, en verre transparent. Un écriteau précise ce qu’il convient de faire :
•    rentrer dans la capsule ;
•    mettre les pieds exactement sur les deux empreintes jaunes tracées sur le sol ;
•    lever les mains en l’air  ;
•    et attendre.
Une armée d’agents de sécurité
Je fixe la caméra dont les diodes rouges scintillent. Le panneau pivote autour de mon corps et me scanne.
Je sors, une voix crie :
« Retournez dans le scan, assurez vous n’avoir rien oublié. »
Je lève les yeux et réalise que dans cet immense hangar – dont le plafond est traversé de tuyaux gris et de turbines de ventilation – il y a au troisième étage, des baies vitrées et une haie d’ordinateur derrière lesquels se trouve une armée d’agents de sécurité et qui scrutant les mouvements de chacun sur les écrans.
La porte du Sas s’ouvre enfin, j’accède à une autre salle où le même tapis roulant (avec le même vacarme) rejette parcimonieusement les bacs blancs. J’ai attendu trente minutes et je n’ai pas vu mes bagages arriver.
Valise, ordinateur : tout a été ouvert
Un Palestinien m’informe qu’il existe une salle réservée aux bagages suspects et que je devrais y jeter un œil. Je franchis un rideau de lanière en plastiques, et en effet, mes bagages sont disposés sur une table. La valise, ouverte, est déchirée.
L’ordinateur est allumé, écran relevé avec ma page courrier ouverte. Une autre partie de mes affaires est par terre dans un bac, explosée. L’écran de mon iPhone, allumé aussi, est brisé.
Pourquoi ? Je n’en sais rien. Ce qui est terrible dans ce lieu c’est bien sûr l’absence des hommes. Si au moins, il y avait un(e) soldat(e) à qui on puisse au moins jeter un regard de désapprobation... Mais non, il y a juste ce boucan de tapis et ces caméras rondes et noires qui me suivent comme des chiens.
Je ramasse mes affaires, j’accède à un autre hall, à d’autres guichets, à une autre portes puis à un box, en partie fermé à clé.
Derrière une vitre blindée se tient une policière, qui ne me regarde pas. Je glisse mon passeport par la lucarne.

Toutes les soldates portent du Chanel n°5
En principe, le poste d’Erez a mon autorisation, avec toute ma filiation, mes numéros de portable et mon mail, ainsi qu’un matricule d’accès. Mais bon. La policière fait semblant de regarder l’écran. Les minutes passent, j’attends qu’elle me pose une question, qu’elle m’interroge sur ce que j’ai fait, mais non.
Pour ne pas paniquer dans cette souricière, je me mets à faire l’inventaire de ce qui se trouve devant elle,. Une agrafeuse, un téléphone avec des touches vertes, un tube de Nivea pour les mains, un rouge à lèvre. Elle est brune, elle a des yeux bleus, elle doit faire 1m65, un 95C, elle a de légère tâches de rousseur. Elle porte un tee-shirt bleu avec une inscription en blanc sur le sein gauche.
A ce moment, je me souviens de ce que l’inénarrable Régis Debray affirme dans son désopilant « Un candide en terre sainte » : si tous les policiers arabes sentent le tabac froid, toutes les soldates de Tsahal sont blondes aux yeux bleux et se parfument au Chanel numéro 5.
Je colle mon nez contre la vitre. La policière, le regard toujours aussi vide, ne réagit pas. Et je ne sens rien.
Elle finit par écrire sur une feuille jaune mon nom et mon numéro de passeport, feuille qu’elle me rend sans dire un mot ni un regard. Je suis libre !
Je cours, je jette un dernier coup d’œil à cette usine du silence et de la frayeur. Il fait très beau. Les mimosas sont en fleurs. Les barbelés scintillent. Le ballon blanc danse dans un ciel bleu et écoute ce que Gaza raconte sur la pluie et le beau temps.
On vous donne votre tension artérielle
Mon chauffeur de taxi est de Jérusalem Est. Il me demande de cacher le visa d’Erez sinon on se fera démonter la voiture au premier contrôle. En effet, on se fait arrêter deux fois. Une fouille normale.
J’arrive à Ben Gourion [l’aéroport, ndlr] à midi. Avant d’enregistrer on passe par la sécurité qui nous assigne un stick en fonction de notre origine et notre dangerosité. Je regarde les immenses scanners qui se trouve au milieu des salles d’embarquement A, B, C.
J’ai subi tellement de fouilles ici. Sur les écrans des ordinateurs utilisés pour scanner les suspects, non seulement on vous déshabille mais on peut même vous donner votre taux de glycémie, de cholestérol et votre tension artérielle.
Quand arrive mon tour d’être interrogé, je ressens un grand coup de fatigue. Je me dis c’est la dernière fois que je mets les pieds dans ce pays de fous.
La jeune fille chargée de la sécurité doit avoir 25 ans. Elle a une chemise blanche et un pantalon noir, des cheveux blonds et des yeux verts. Elle aussi semble sortir tout droit du récit de Régis Debray.

Le miracle du sticker jaune
« Vous allez à Paris ?
– Oui.
– C’est très beau ! »
Miracle, la jeune femme sourit.
« Vous étiez où ces deux semaines ? »
Comme je ne veux pas briser ce moment de bonheur, je réponds :
« A Jérusalem.
– Où ça à Jérusalem ?
– A L’Américan Colony. »
Quand on ment, autant mentir sérieusement. Voilà, je viens de lui dire que j’ai passé deux semaines dans le plus beau palace du Moyen Orient, à guetter le fantôme de Kessel que j’adore.
Elle sourit une deuxième fois et, miracle, colle un sticker jaune sur mon passeport. C’est à dire que mes bagages à moi ne passeront pas par le scanner Vision de l’aéroport Ben Gourion. Et que je ne serai arrêté par la police.
C’est là que se situe tout le miracle de mon séjour : je suis parti de Roissy deux semaines plus tôt, avec un sticker rouge de » musulman dangereux « et de retour de Gaza, je repars avec un sticker jaune de citoyen juif respectable et respectueux. C’est ça la Terre Sainte.

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