Gn 15,18. En ce jour-là, le Seigneur fit alliance avec Abram, en lui disant: Je donnerai ce pays à votre race, depuis le fleuve d'Egypte, jusqu'au grand fleuve d'Euphrate;
Gn 15,19. Tout ce que possèdent les Cinéens, les Cénézéens, les Cedmonéens ....  
Des arnaques, on en a connu. mais comme celle-ci: jamais!

 

Pourquoi j'ai changé d'avis

Par Ury Avnery 

Il n'y a pas si longtemps, je repondais a un europeen qui me posait la question suivante :

« vous avez ete membre, dans votre jeunesse, de l'Irgoun, mouvement de droite. Vous appartenez maintenant au camp de la paix radical. Quand etes vous passe d'un extreme a l'autre ? a quel moment cela s'est il produit?»

Il fut tres deçu lorsque je lui repondis que le moment dramatique qu'il evoquait, n'avait jamais existe. (Il n'y a pas eu de bond comparable au plongeon de Natahnson dans les profondeurs abyssales de la mer rouge.) Je me suis engage a l'Irgoun a l'age de quinze ans.J'etais un gamin independant, subvenant deja à ses propres besoins, et je m'etais forge une opinion : il fallait expulser l'autorite britanique hors de la terre d'Israel.

C'etait au temps des « troubles » (c'est ainsi que nous qualifiions la revolte arabe a cette epoque), et la politique de la « retenue » menee, par les chefs du yishuv ( communaute juive pre etatique vivant en Palestine sous l'empire ottoman puis sous mandat britannique), ne convenait pas a mon temperament. C'est ce qui m'a pousse vers le mouvement clandestin le plus extremiste qui existait alors.

Aveugle par la lumiere d un projecteur, j'etais assis face au comite charge d'examiner ma candidature . Ils me poserent alors la question de savoir si je haissais les arabes, je repondis : non, et sentis alors le silence tomber dans la piece obscure. Ils me demanderent si je haissais les Anglais, une fois de plus, je repondis : non, et la encore un silence etonne regna dans l'atmosphere. Mais ils accepterent ma candidature et je devins membre de l'Irgoun. Cependant le cheminement qui me conduisit de l'Irgoun a ha'olam Hazeh (' Ce Monde », journal radical cree et edite par Avnery -Ed), pronant la creation d'un etat palestinien aux cotes d'Israel, me paraît tres naturel.

Je suis un individu membre d'un groupe national. Je pense qu'au stade actuel de developpement de la societe, le besoin d'un individu d'appartenir a un groupe national, est une caracteristique naturelle. Toute personne ressent un besoin « d'appartenance ». Elle veut faire partie d'une nation dont elle puisse etre fiere et qui la defendra. C'est ainsi que je ressentais les choses lorsque j'etais gamin et c'est ce qui m'a mene vers l'Irgoun.

Mais etre membre d'un groupe national ne signifie pas etre nationaliste. Un nationaliste dirait : « Nous et personne d'autre. Mon peuple aux depens d'autres peuples.Nous sommes uber alles, au-dessus de tous les autres.

Meme a ce moment la, je comprenais qu'un individu membre d'un groupe national pouvait avoir conscience de sa propre identite nationale tout en respectant celle des autres.

J'ai quitte l'Irgoun lorsque j'ai compris que ce mouvement etait totalement insensible aux droits du peuple Palestinien et qu'il ne reconnaissait meme pas son existence. Le gamin que j'etais a l'epoque etait plein d'admiration pour la capacite d'analyse de Zeev Jabotinsky (?) qui reconnaissait l'existence d'une entite nationale arabo-palestinienne et allait meme jusqu'à railler les leaders sionistes qui l'ignoraient. Je n'acceptai pas en revanche, sa solution qui consistait a briser leur resistance par la force. Je muris. Ce qui me paraissait juste lorsque j'avais quinze ans me sembla injuste lorque j'en eus vingt.

Apres mon depart de l'Irgoun, j'essayai de gerer la realite telle que je la percevais : il y avait dans ce pays deux groupes nationaux, chacun d'entre eux considerant l'integralite de cette terre comme sa patrie. Le mouvement sioniste niait evidemment l'existence meme d'un peuple palestinien.Les Cannaneens de Yonatan Ratosh, niaient l'existence du nationalisme arabe en general et celui des palestiniens en particulier. Ceux, peu nombreux, qui comprenaient le probleme, pronaient l' « Etat binational ». Je ne crois pas en cette solution, pas plus aujourd'hui qu'a cette epoque.

Je developpai a ce moment-là, une idee differente. S'il y avait deux groupes nationaux considerant la meme terre comme leur patrie, pourquoi ne pas essayer de les fondre dans un meme mouvement national fonde sur l'amour de la terre ? Pourquoi ne pas mettre en place un systeme d'education commun au sein duquel les etudiants apprendraient à s'identifier a l'histoire du pays dans toute sa diversite-- depuis les Cananeens et les Israelites, les Grecs et les Romains, les Arabes et les Croises, Les Mamelouks et les Ottomans jusqu'aux mouvements nationaux contemporains, hebreux et palestiniens ?

Cette idee resultait de ma conviction que nous constituions sur cette terre, une nation, la nation hebraique. Mais je ne pensais pas comme les Cananeens, que nous devions nier notre lien a la diaspora juive. Tout au contraire, je pensais que la nouvelle nation hebraique appartenait au peuple Juif, bien qu'en etant un element independant et separe. Je pensais que notre histoire nationale devait etre reliee a la terre et non a l'errance de pogrom en pogrom. Symetriquement celle des Palestiniens devait l'etre egalement, au lieu de se disperser dans la peninsule Arabe. Nous pourrions ensuite, a partir du destin commun d'une patrie partagee, nous unir dans un mouvement national et combattre ensemble les Anglais dans le double but de liberer notre terre et preparer notre vie future. C'etait une idee audacieuse quasiment sans precedent (la Suisse ?), mais a cette epoque nous pensions que nous etions a meme d'accomplir a peu tout ce que nous souhaitions . Il nous suffisait de le vouloir.

C'est a partir de ces idees qu'en 1946, je fondai (avec Amos Elon, Michael Ammaz et d'autres), un groupe ideologique. Sa denomination officielle etait, en hebreu : la jeune terre d'Israel, en arabe falastin Al Fattat, mais il etait plus communement designe par Kvutsat Bamaavak (groupe de combat), d'apres le titre de la revue que nous publiions. Revue qui bien que tres largement ditribuee trouvait un echo majoritairement negatif au sein de la petite communaute du yishuv de l'epoque. La guerre de 48 changea tout. Je dus, a mon grand regret, abandonner l'idee du mouvement national commun. En tant que combattant de l'unite d'operations speciales Samson Fox, j'affrontai la realite du peuple Palestinien. Je fus temoin de la creation de la Nakba (le terme palestinien designant la catastrophe qu'ils subirent en 1948). Cest dans mon lit d'hopital ou je restai longuement alite, apres avoir ete blesse a la fin de la guerre, que je trouvai le temps de reflechir a cette situation nouvelle. J'arrivai a quelques concluions categoriques qui m'ont guide depuis lors : 1. L'existence du peuple palestinien est un fait irreversible. 2. Le partage de la terre est un fait irreversible. 3. Nous ne pourrons vivre tranquillement sans l'emergence d'un Etat Palestinien aux cotes du nouvel etat d'Israel.

Je ne crois pas que nous ayons ete meme une douzaine dans le monde entier a cette epoque , a defendre cette idee de deux etats. J'en parlai abondamment quant a moi, tant oralement, notamment a la Knesset, que par ecrit dans haolam hazeh. Le cinquieme jour de la guerre des six jours, je proposai a Levi Eshkol alors Premier ministre, de prendre des mesures immediates en vue de la creation d'un etat palestinien en Cisjordanie et a Gaza. Depuis, j'ai participe a l'emergence de nombreux mouvements prechant cette idee.

Dans tous les plans de paix a l'elaboration desquels j'ai participe, l'idee de deux etats impliquait le principe suivant : « la frontiere entre entre l'etat d'Israel et l'Etat de Palestine sera ouverte ». Meme lorsqu' 1995, Gush Shalom, en etroite cooperation avec feu Feisal Husseini, inventa le slogan « Jerusalem, capitale des deux etats », nous insistames pour que Jerusalem reste geographiquement unie et qu'il n'y ait ni murs ni barbelés en son sein.

C'est pourquoi je me suis oppose de toutes mes forces au mur de separation. J'aurais rejete ce projet, meme si son trace avait ete exactement calque sur la ligne verte (frontiere preexistante a la guerre des six jours). Je pense que l'idee meme de mur est contraire a l'esprit meme de paix, sans lequel l'avenement d'une paix reelle est impossible. C'est tout recemment que j'ai compris la necessite de faire une concession tactique sur ce sujet. Il est impossible d'ignorer la peur bien reelle que provoquent les attentats suicides. Elle est le lot commun de la majorite de la population. israelienne. C'est pourquoi je suis pret aujourd'hui a soutenir l'edification du mur-barriere le long de la ligne verte, en insistant sur le caractere imperativement provisoire de cette mesure, et a la condition qu'il n'empiete en aucun lieu sur le territoire Cisjordanien. Je pense qu'il est possible de convaincre la majorite de la population sur cette base.

Je suis optimiste comme je l'ai toujours ete. Les idees pour lesquelles j'ai combattu - necessite de reconnaître l'existence du peuple palestinien, necessite de la creation d'un etat palestinien aux cotes de l'etat d'israel, necessite de negocier avec l'Organisation de Liberation de la Palestine etc?- ont fini par remporter la bataille.

Apres que tous les murs auront ete demanteles , que tous les tours de magie trompeurs d'Ariel Sharon auront ete dejoues et que tous ceux de son espece se seront effondres, il restera un fait, basique, crucial et determinant : nous sommes la et nous y resterons. Les Palestiniens sont la et ils y resteront. Ils ne nous extermineront pas et nous ne les exterminerons pas. L'idee de nettoyage ethnique est un cauchemar illusoire.

Mais nous ne pourrons pas vivre ensemble dans un etat binational-- une utopie qui n'a aucune racine dans la realite de notre histoire commune des 120 dernieres annees.Cette position m'a valu d'etre tres recemment la cible d'attaques venant de ces cercles qui en Israel et en Europe, desesperant de voir un jour se concretiser une solution a deux etats, sont revenus a l'idee de l'etat binational. Mais les Israeliens n'accepteront jamais de dissoudre leur etat et les Palestiniens ne renonceront jamais a créer leur propre etat.

Cela n'est pas tres clair pour une partie de la gauche europeenne, qui considere, apres 50 annees de paix, que l'ere des nationalismes est revolue. Ils m'accusent ici et la d'etre un nationaliste israelien. M'adressant un jour a un public Berlinois, j'ai dit: « lorsque vous-memes et les Français dissoudrez vos nations respectives pour former une seule et meme nation, nous ferons de meme ».

Il n'existe qu'une solution pratique : Israel et Palestine, deux etats pour deux peuples, deux drapeaux distincts, deux gouvernements distincts, mais une alliance entre les deux qui ne fera que croitre tout naturellement au fil des annees.Lorsque le monde entier sera passe d'un nationalisme etrique a un ordre international, nous serons sans aucun doute au premier rang.

Il convient d'être extremement clair : le Nationalisme est l'ennemi de la nation , une excroissance cancereuse de son organisme. Il s'approprie les drapeaux et les symboles de la nation pour mieux les detruire de l'interieur. C'est ce que fit le fascisme europeen. C'est ce qui s'est produit dans de nombreux endroits en Asie et en Afrique. C'est la raison pour laquelle nombre de braves gens ont honte de revendiquer leur identite nationale. Mais c'est la une approche erronee.

Mon souhait profond est que le visage d'Israel se modifie, qu'il devienne un etat humain, laique, democratique, pluraliste, egalitaire, liberal et anti-raciste, un etat a majorite hebraique, mais au sein duquel tous les citoyens le soient a part entiere, un etat qui vive en paix et soit ouvert sur le monde-un etat dont je puisse etre fier.

Mon but est de pouvoir a nouveau un jour, declarer en bombant le torse et la tete haute: je suis Israelien.

[1] L'auteur est ecrivain et journaliste et dirigeant de Gush Shalom (Bloc de la paix)

Haaretz, le 25 septembre 2004

 

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