Gn 15,18. En ce jour-là, le Seigneur fit alliance avec Abram, en lui disant: Je donnerai ce pays à votre race, depuis le fleuve d'Egypte, jusqu'au grand fleuve d'Euphrate;
Gn 15,19. Tout ce que possèdent les Cinéens, les Cénézéens, les Cedmonéens ....  
Des arnaques, on en a connu. mais comme celle-ci: jamais!

 

Rien qu'une journée à Hébron

Ci-après des nouvelles d'Anwar Abu Eisheh

Le 4 juin 2002, à 7h45, les enfants sont à l'école comme 6 jours sur 7 par semaine, je commence ma journée par aller voir le vendeur de sandwich falafel. J'ai appris par hasard il y a quelques jours qu'il vendait le sandwich aux élèves (dont mes enfants) de l'école privée située à 150 mètres de son kiosque, à 1,5 shekels alors que ce n'est qu'1 shekel aux enfants de l'école publique située à 20 mètres. Il s'est expliqué en me disant que c'est en accord avec la directrice de l'école publique, car ces enfants-là ont rarement plus qu'un shekel. Je lui ai dit que j'allais immédiatement la voir pour lui demander de quel droit !

« Ah, ce n"est pas la directrice actuelle mais l"ancienne. » Je suis donc allé voir à l'école publique, l'histoire l'a fait bien rire et elle m'a répondu : »tant mieux, les élèves de l'école privée ont beaucoup d'argent » et elle m'a rappelé que sa prédecesseur n'était autre que ma soeur ! On a ensuite pris rendez-vous pour s'organiser afin de loger nos amis français qui viennent à Hébron les deux premières semaines de juillet dans le cadre de notre projet « Hébron 2002 ».

(J'ai ensuite vérifié avec ma soeur que c'était effectivement elle qui était à l'origine de cette ségrégation et en riant elle m'a dit «pourquoi tu ne mets pas tes enfants à l"école publique comme tout le monde. » et puis elle m'a blâmé car j'avais « blessé » un homme psychologiquement fragile.)

Cherchant un soutien moral, j'ai appelé la directrice de l'école privée qui n'était pas au courant de cette histoire de différence de prix infligée à ses élèves. Je lui ai raconté tout en lui disant que le vendeur avait fini par me dire « à la fin de cette semaine, les enfants seront en vacances et à partir de là je ferai le même prix pour tous les enfants , que l"école soit privée, publique et celle des Mennonites (à 100m) ».

Ensuite j'expédie les affaires courantes et j'appelle mon autre soeur directrice d'un jardin d'enfants du Croissant Rouge d'Hébron et situé dans le coin misérable sous occupation, pour vérifier si le menuisier y est allé aujourd'hui comme prévu (notre association a décidé d'affecter les 1524 € envoyés par le Secours Populaire de Thiers à l'achat d'une imprimante pour une école publique et à des travaux de menuiserie pour le jardin d'enfants du Croissant rouge).

Ma soeur m'a répondu que le menuisier devait arriver d'un moment à l'autre ; elle était étonnée que je ne lui parle que de cela. »Mais tu ne sais pas ce qui s'est passé cette nuit ? » m'a-t-elle dit. Non, je ne savais pas.

« Tu as entendu les chars passer quand même ? » « Non, je n"ai rien entendu » « Eh bien sache qu"une colonne de chars a traversé la rue principale d"Hébron, a roulé sur 26 véhicules dont un taxi qui appartient à nos frères et un autre à notre oncle . » puis elle m'a conseillé d'aller consoler mes frères car dès le petit matin quand mes frères ont entendu la nouvelle leur taux de diabète s'est envolé.

J'ai l'habitude d'écouter les infos et presque uniquement des infos le matin. Ce matin je n'ai écouté que celles de Radio Israël en arabe. plus d'une heure en continu mais rien sur ce que m'a raconté ma soeur. Je suis donc vite parti trouver mes frères ; j'ai ressenti une légère inquiétude lorsque je n'en ai trouvé aucun à la station de taxis : d'habitude il y en a toujours au moins un ! J'ai vite appris qu'ils s'occupaient de l'évacuation du taxi aplati. Apparemment la poussée de diabète n'avait été que momentanée.

A 9h je suis à la mairie, le premier « client » pour l'achat une citerne d'eau. ¨Pas d'attente, on me demande d'aller attendre le camion à la maison. Je devais aller chercher les enfants entre 9h25 et 9h 35 à la sortie de l'école (c'est toujours comme çà en période d'examens). La citerne est arrivée exactement à 9h24. Je m'apprêtais à démarrer mais impossible de sortir de notre impasse avant 10h le temps de vider le contenu de la citerne. Angoisse. les enfants m'attendent à 1.500m de là, au coin de la rue et on ne sait jamais ce qui peut se passer !

Je reviens aux affaires courantes : - J'ai appelé le doyen de ma fac de droit chez lui en me disant que peut-être il était rentré, peut-être y a-t-il du nouveau côté université. Cela fait 33 jours que tous les doyens des facultés de l'Université Al Quds où je travaille sont partis avec le Président en tête pour collecter des fonds qui combleraient le déficit de l'Université. Maintenant ils nous doivent 8 mois de salaire ! La femme de mon doyen m'a dit que la délégation avait fait les Emirats, la Koweit, l'Arabie Saoudite etc. sans véritable succès. que des miettes.. - Un rendez-vous à Jérusalem a été pris entre Chantal et Safa, une fille parrainée par une famille française via l'AFPS pour qu'elle passe prendre 130 dollars qui lui ont été envoyés. Je lui ai demandé d'écrire une lettre de remerciements, ai préparé l'enveloppe, Chantal lui colle un timbre israélien sur l'enveloppe et il ne reste donc qu'à poster la lettre de remerciements déjà rédigée par Safa. Celle-ci ne peut pas passer à la poste. Entendant cela j'étais tellement en colère que j'ai appelé Safa et ai commencé à crier. Au bout de quelques minutes, j'ai compris que ma colère n'était pas justifiée parce que - Safa a 19 ans et n'a jamais mis les pieds dans un bureau de poste, elle ne sait pas où se trouve la poste. - Elle et sa maman qui habitent aux portes du « Grand Jérusalem » n'ont pas le droit d'aller dans le centre parce qu'elles sont résidentes des territoires palestiniens, jadis autonomes. Elles font donc en sorte de rester le moins possible en ville pour éviter les contrôles fréquents de la police et de l'armée israéliennes. - J'ai été averti que nous aurions la visite d'une délégation du CCFD qui partira de Jérusalem pour Hébron le jeudi 6 juin à 13h. cela m'a énervé parce que tout simplement la délégation ne verra ni ce que nous faisons comme activités (parfois subventionnées par le CCFD d'ailleurs), ni la ville en activité et n'aura pas le temps de voir des gens. Si tout va bien sur les routes, la délégation passera 2 à 3h dans la ville morte. Notre compagnon Nafez de la Library on Wheels for Non-Violence and Peace » m'a dit qu'ils avaient déjà un programme pré-établi, plein de rendez-vous. J'ai décidé d'appeler la délégation pour convaincre ses membres de passer au moins une journée à Hébron ou en tout cas de venir le matin pendant que la ville vit (il est 23h au moment où j'écris ces lignes, les chars commencent à passer dans l'artère principale, c'est à dire à 150 mètres de chez nous et il y a des tirs mais très loin, au moins à un km). Le temps de trouver les coordonnées de la délégation, j'ai été appelé .

Il est 12h35 , la permanente au local de l'association situé dans la zone jadis autonome m'a appelée affolée : »les chars israéliens se rapprochent de nous, il semble qu'un colon ait été tué dans la vieille ville, on ferme et on s'en va, d'ailleurs Brahim (marocain sans papier, professeur de français) est déjà parti en courant, nous n'avons pas de nouvelles de Lina (l'autre permanente du local de la vieille ville), ni de Rafe (l'animateur des activités pour les jeunes de la vieille ville). ». Du coup j'oublie automatiquement la délégation du CCFD et la moitié de la France !

Je commence à appeler les portables de Rafe et Lina. Vers 13h05, Franck (un journaliste de RFI) m'appelle de France pour demander de nos nouvelles. Il est en fait le seul à pouvoir me dire ce qui se passait vraiment à Hébron en me lisant une dépêche de l'AFP. « Un Israélien a été blessé grièvement et un autre plus légèrement suite à des jets de pierres palestiniens. L"armée israélienne est entrée dans le centre ville de la zone autonome ». D'après les gens il semble que les pierres aient été jetées par des jeunes qui avaient été refoulés à un barrage et qui ont tendu une embuscade pas loin du barrage à une voiture de colons. Le colon a perdu le contrôle de sa voiture qui a fait une embardée.

Quelques minutes plus tard j'ai pu joindre notre dévouée et courageuse permanente de la vieille ville, elle ne voulait pas quitter le local malgré le couvre-feu (interdiction de circuler même à pied) imposé 45 minutes auparavant parce que l'ouvrier qui était passé pour décoincer une porte était parti chercher des outils. Alors comment partir en laissant le local ouvert ? Nous avons fini par avoir l'aide des voisins et le problème a été réglé. Lina a donc pu partir -elle sait comment quitter la vieille ville sous couvre-feu- et à 14h elle était au local provisoire de la zone jadis autonome. Rafe, dont j'avais retrouvé la trace, m'avait demandé au téléphone la veille de ne pas travailler pour préparer ses examens de français.et j'avais oublié ! Ma peur était injustifiée.

Entre 12h35 et 14h j'ai beaucoup hésiter à faire passer les examens à nos élèves de français. L'épreuve était prévue à 16h. Je pars toujours du principe « ils veulent notre mort alors nous devons tout faire pour continuer à vivre » mais aujourd'hui est ce possible de faire comme si de rien n'était ? Après avoir prévenu le Centre Culturel Français de Jérusalem de l'éventuel ajournement de l'épreuve prévue depuis des mois, je me suis renseigné sur la présence précise de l'armée. Le nouveau barrage installé à 12h35 était à plus de 800 m, les trois jeeps entrées dans la zone « jadis autonome » n'ont fait que traverser la ville, un aller-retour dans l'avenue principale d'un bout à l'autre d'Hébron. Beaucoup de citoyens ont été effrayés et ont pris la fuite dès qu'ils ont vu les jeeps, mais nombreux sont ceux qui n'ont ni bougé de leur place ni fermé boutique. comme avant les accords d'Oslo.

A 14h j'ai décidé de maintenir l'épreuve d'examen. J'ai appelé Brahim, nous avions au total 10 présents sur 13 inscrits. et Brahim a même donné un cours à un nouveau groupe de débutants de 18h à 20h.

Ah, j'allais oublier le pompier Tahcine. depuis plusieurs jours je lui demande d'aller réparer la tuyauterie du local de la vieille ville. Je l'ai harcelé trois fois ce matin et il a fini par descendre. Il était à 3 minutes de l'association quand tout a éclaté. Il a rebroussé chemin en courant vers sa voiture pour fuir la « zone tampon » avant l'arrivée de l'armée. Il était trop tard. Il a été coincé et il lui a fallu plusieurs heures avant de pouvoir sortir. Pendant ce temps c'est lui qui m'harcelait au téléphone : « tu vois ce que tu me fais faire. ». Tout en étant inquiet pour lui, je lui répondais qu'il n'avait qu'à faire ce travail avant, comme prévu.

Enfin, et comme vous pouvez l'imaginer, nous ici, nous n'arrêtons pas de raconter nos malheurs et nos histoires avec l'occupant israélien. Cela devient monotone. C'est comme les histoires de chauffeur de taxis parisiens après 3 ou 4 ans de métier.

Pour finir, juste une petite histoire d'humiliation qui s'est passée ce matin à Hébron : les soldats qui sont entrés à Hébron à 1h30 ce matin et qui ont détruit 26 véhicules se sot installés entre le « nouveau » centre ville (jadis autonome) et les halles où ils sont apparemment restés jusqu'à 6h ou 6h30. Ils ont arrêté tous les passants, ont pris leur carte d'identité pour vérification et juste avant leur départ et après avoir fini la vérification, un soldat israélien a commencé d'appeler les Palestiniens un par un, il jetait entre ses pieds les cartes d'identité et les Palestiniens devaient les ramasser par terre, obligés de se baisser devant le soldat de l'armée de la défense d'Israel. Quel avantage pour la sécurité de l'état d'Israël ?

Cette HUMILIATION est génératrice de haine et de violence et ne peut que nuire à la cause de la sécurité. Le triste attentat de ce matin 5 juin est certainement en partie le produit de ce genre de comportement. Aidez nous à lutter contre toutes les violences destructrices d'espoir. Venez voir ! Et en attendant faites parvenir vos convictions aux décideurs politiques. Bougez comme vous l'entendez ! ! !

Post-Scriptum :

La journée que je vous ai racontée ressemble à tant d'autres

Anwar Abu Eisheh